Bienvenue sur le site de l'université Paris Descartes

Pelouse synthétique et Kinder : sont-ils vraiment dangereux ?

Nitrites, pelouse synthétique, Kinder, barbecues… De nouvelles alertes cancérigènes nous parviennent régulièrement. Mais à quel point sommes-nous en danger ? Nous sommes allés interroger Xavier Coumoul, Professeur en Toxicologie.

Les méthodes d’étude utilisées sont le premier aspect de la toxicologie expérimentale et réglementaire : généralement, des modèles in vivo de rongeurs sont exposés à des doses croissantes de produit pendant une période donnée, ce qui permet ensuite de réaliser des extrapolations à l’être humain. Une nouvelle méthode est maintenant utilisée en toxicologie; c’est la modélisation prédictive, qui utilise des modèles in silico pour étudier les similarités structurales des molécules étudiées avec des molécules déjà connues afin de déterminer ses modes d’action (méthodes SAR et QSAR). Les deux méthodes sont souvent complémentaires.

À ces analyses en laboratoire s’ajoutent des études épidémiologiques, qui étudient les risques qui peuvent émerger. Cela permet de juger les conclusions antérieures sur la toxicité d’un produit, surtout sur le long terme car cancers et autres maladies neuro-dégénératives sont d’abord des maladies du vieillissement. L’exemple le plus marquant, même encore aujourd’hui, est celui de l’amiante dont l’effet a mis des dizaines d’années avant d’être remarqué.

De ces études, on peut ainsi établir – entre autres — la valuer toxique de référence (VTR) ou la DJA, la dose journalière admissible (pour les produits ayant un seuil de toxicité), pour chaque produit (plus d’infos).  La majorité des produits que nous consommons tous les jours possèdent des niveaux très acceptables de molécules cancérigènes par rapport aux VTR. Ces doses sont réévaluées lorsque c’est nécessaire, en particulier dans le cas des courbes non-monotones. C’est le terme utilisé pour désigner une molécule dont les effets à haute dose réapparaissent à très petites doses. Il s’agit néanmoins d’un phénomène encore peu décrit si l’on considère l’ensemble des molécules toxiques évaluées.

Vient également l’étape de la classification des cancérigènes. À Lyon, se trouve le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC), qui établit la classification internationale dont on entend souvent parler dans les médias : cancérigènes certains, probables, possibles, ou encore 2A, 2B etc.… Cette classification se fonde sur les travaux publiés sur les différents produits étudiés, en fonction du nombre d’études autant épidémiologiques que in vivo. Les études épidémiologiques, plus globales et axées sur la population, ont la précédence sur les études in vivo.

Pour qu’une décision soit prise par l’Etat sur une molécule, par exemple sur sa commercialisation, il lui est nécessaire de connaître ses aspects biologiques. C’est là qu’interviennent les expertises scientifiques. Commanditées par l’Etat, il leur faut environ 2 ans pour être présentées à l’Assemblée Nationale et le Sénat et publiées sur le site de l’INSERM. Elles sont publiques. La responsabilité de prendre une décision sur une molécule cancérigène revient alors aux politiciens, qui prennent en compte risques biologiques et aspects économiques.

Mais alors, quand est-il des articles publiés sur internet et dans les médias me direz-vous ?  Ils sont basés sur des analyses réalisées indépendamment, et demandées par les journalistes eux-mêmes ou des associations de consommateurs comme l’UFC QUE CHOISIR. Des molécules sont détectées et l’article peut parfois être publié, sans considérer ni les doses détectées ni l’implication sur le métabolisme. La pelouse synthétique contient des molécules cancérigènes, mais ne se mange pas, ce qui limite considérablement ses dangers en terme d’exposition ; une saucisse contient naturellement des cancérigènes, mais la cuire au barbecue ne la rend pas beaucoup plus dangereuse que ça, dans la limite où elle ne finit pas carbonisée et où la cuisson est relativement maitrisée.

Que peut-on donc conclure de tout ça ? Il peut exister des cancérigènes tout autour de nous, mais c’est la dose qui fait le poison dans un très grand nombre de cas. Les articles que l’on peut lire sont à prendre avec précaution. Le tout pour vivre longtemps, c’est probablement de vivre de manière équilibrée. Manger un Kinder ne va pas nous tuer, mais en manger à chaque repas n’est certainement pas bon pour la santé, de même que faire cuire toute sa viande au barbecue. Et puis, qui sait, peut-être vivrons-nous tous jusqu’à cent ans ? Nous pouvons remercier Xavier Coumoul pour tous ses bons conseils !

Sarah Lowe