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Tout nous sépare !

Les avant-premières de films, événements très courus du milieu des professionnels et des passionnés du cinéma, plongent les spectateurs côté coulisses. Lisa Milani, notre rédactrice, nous propose un article sur l'envers du décor, lors de l'avant première du film "Tout nous sépare" le 19 octobre dernier. Reportage.

J’ai eu l’occasion, le temps d’un soir, de jouer un rôle qui n’était pas le mien et pénétrer un monde dont je ne connaissais rien. A la manière d’Ely et Lila, dans Tout ce qui brille, je découvre un nouvel univers, mais un univers qui n’est pas le mien et malgré ses paillettes, cache ses travers.

19 Octobre 2017. Ce soir je dois assister à l’avant-première du film « Tout nous sépare », le nouveau long métrage de Thierry Klifa starring Nekfeu, Catherine Deneuve, Diane Kruger et Nicolas Duvauchelle. Une avant-première, c’était tout nouveau pour moi. Mais on n’est pas sérieux quand on a 17 ans. Devant les portes du cinéma, j’étais l’enfant impatiente à l’idée de partager un instant avec ces Grands. Et malgré mon désintérêt total pour ce monde de paillettes, je cachais en moi une joie inavouée de côtoyer les stars. Ce serait court comme moment, mais j’avais de l’espoir, l’espoir d’un miracle.

20h15. Après avoir déambulé dans les couloirs aux côtés de fans incontestés du grand rappeur, casquettes new-yorkaises vissées sur le crâne, je pénètre la salle de projection. Dans les couloirs, Dooms, Deen Burbigo et bien d’autres étaient venus voir leur frère briller sous le feu des projecteurs.

20h34. Les acteurs entrent dans la salle, précédés du réalisateur Thierry Klifa qui échange quelques brefs mots avec ses fervents spectateurs. Tous semblent habitués à ce scénario. Mme Deneuve, la tête haute, la posture droite, balaye la salle d’un regard. Quelle drôle de dame. Diane Kruger apparaît plus discrète mais ne manque pas d’élégance. Nicolas Duvauchelle a le mot pour rire. Et Nekfeu se distingue comme le petit nouveau, l’enfant qui découvre une nouvelle facette de ce monde pailleté. Mais dans l’euphorie de partager un instant avec ces personnes intouchables, on en oublie le moment. En 5 minutes, nous recevons les remerciements des acteurs, des vœux de bon visionnage et un « merci la famille » plus personnel de Nekfeu. Mais ça s’arrête là. Ils s’en vont, et nous échappent. C’est donc ça une avant-première ?

C’est la déception. Durant toute la durée du film, je garde une certaine amertume de cette rencontre en coup de vent. Je ne sais pas vraiment ce que j’attendais, mais certainement pas ça.

A l’extérieur, comme un signe du destin, Nicolas Duvauchelle est le seul à prendre quelques photos avec ses admirateurs. Mon ami et moi restons à l’écart. Dans les bouches des proches de l’acteur, je n’entends qu’une seule et même chose : tu viens à la soirée ? Alors je tends l’oreille. Une soirée privée se tient sur les quais de Bercy, les acteurs seront présents : un pot de félicitations après la première diffusion du film, la crème de la crème. Je décide, sans m’attarder davantage sur la question, de m’y rendre.

23h. Une péniche blanche, une queue à l’entrée, deux gardes, une femme avec une liste de noms dans la main gauche. Pas de doute, c’est la bonne adresse. Nous sommes à l’entrée et hésitons entre laisser passer notre chance d’entrer et tenter le tout pour le tout.

Mais nous tentons. Après tout que risque-t-on ? Par chance, la jeune demoiselle qui s’assurait des contrôles s’éclipse à l’intérieur. Je m’affiche devant ces deux armoires à glace, un sourire, un regard confiant, une blague et nous rentrons. La demoiselle est revenue, je la regarde dans les yeux et lui adresse un chaleureux « bonsoir ». Après tout, nous ne sommes pas de trop. A l’intérieur, j’ai l’impression d’arriver dans une nouvelle galaxie. Il y a du bruit, des gens aux faciès facilement reconnaissables et de l’alcool qui coule à flot. La grande dame se tient près de ses proches et boit une coupe de champagne. Nous nous fixons quelques instants mais rapidement elle se rattache à des préoccupations plus importantes. Nekfeu aussi est présent, entouré de son collectif. Tout sourires nous nous croisons, mais rien ne semble clocher pendant un instant. Nous avons la naïve impression d’être à notre place dans cette soirée privée.

Au bar nous commandons deux coupes de champagne qui nous sont offertes. Ici, on ne paye rien. Mais tous sont néanmoins payés pour être là. Car c’est principalement ici que tout ce petit monde qui brille se retrouve. Personne ne semble s’amuser, et pourtant la soirée a l’air de battre son plein. En bas, une piste de danse où un couple se déchaîne. Et dans l’ombre des faisceaux de lumière, des amis de Nekfeu détaillent du regard des jeunes femmes qui les accompagnent et qui ne semblent vouloir qu’une chose : attirer leur regard.

C’est à celle qui sera la plus séduisante, tout en restant accessible. C’est à celle qui réussira à attirer l’attention de ces hommes reconnus. Une bataille acharnée de regards, de coups bas dissimulés, et de mots doux glissés à l’oreille. J’ai mal un temps d’imaginer ces hommes - ces garçons pardon - assimiler ces filles à des bouts de viande.

Car c’est ce que nous sommes aujourd’hui. Je marche dans la péniche et les hommes que je croise du regard sont hautains, mais intéressés. Ils ont l’un de ces sourires fiers et mesquins, ils ont réussi et partagent ce soir un verre avec d’autres personnes de leur sphère. Mais rien ne dure. Si des projets et idées s’élaborent, tout n’est qu’un décor. Un jeu à jouer, un rôle à endosser, chez eux on ne s’essouffle pas. Ou on n’est plus accepté.

Une heure passe, et je m’étonne à tourner en rond. Rien. C’est affreusement calme pour une soirée qui ne réunit que des « stars ». Mais ces stars ne sont pas plus lumineuses que le réverbère mal réglé du Quai de Bercy. Après l’euphorie et l’excitation du moment, après avoir découvert une partie des coulisses de ce monde intouchable je reste sur ma faim.

C’est une grande opportunité, mais j’ai envie de partir. Un pas dehors et tout retombe. Je redeviens Lisa, étudiante en sciences sociales mais réalise bien assez tôt que je suis toujours restée la même, et rien n’apparaît plus gratifiant en cet instant.

Deux mondes qui brillent, mais un seul brille de vie. Je me retourne, j’ai l’impression que les lumières ont perdu de leur éclat. Ces grands messieurs, cette grande dame, ils sont comme vous et moi. Ce soir j’ai goûté à leur réalité, mais le repas était fade. Car après tout, tout nous sépare.

Lisa Milani