Bienvenue sur le site de l'université Paris Descartes

Le salaire à vie : utopie ou réalité ?

Bernard Friot et le « salaire à vie » : un modèle de société dépassant le capitalisme et fondé sur l’extension d’institutions déjà présentes en France depuis 1945.

Bernard Friot est un sociologue et économiste français, actuellement membre du Parti Communiste Français, et pouvant être considéré comme un néo-marxiste. Ses thèses prennent une postion anticapitaliste et il montre comment ses défaillances peuvent être corrigées par le biais de nouvelles institutions sociales et économiques. Il est membre de l'Institut européen du salariat et de l'association d'éducation populaire Réseau Salariat, qui promeut l'idée d'un « salaire à vie » pour tous, inspiré par ses travaux. Son ouvrage Emanciper le travail - Entretiens avec Patrick Zech (Edition La Dispute, 2014) peut-être considéré comme un condensé de sa théorie de la valeur, du travail, de la lutte sociale et, en définitive, « du salarie à vie » comme modèle de société nouvelle.

« Faire société, ça n'est pas seulement organiser la production des biens et des services nécessaires à la vie commune, ce qu'en langage technique on désignera par l'expression "production de valeurs d'usage". C'est aussi affronter la violence dans laquelle cette production s'opère, une violence qui s'exprime dans la valeur économique : la valeur d'échange dans le capitalisme, dont il s'agit de se débarrasser pour une pratique de la valeur libérée de la violence spécifique au capital.»

L’objectif de B. Friot est de fonder des institutions nouvelles permettant de libérer les individus de l’aliénation relative à leur emploi et leur statut sur le marché du travail, et de l’exploitation de la valeur qu’ils créent dans leur travail par les propriétaires lucratifs, en grande partie les actionnaires des entreprises. La critique de la « propriété lucrative » est centrale pour Friot : il ne s’agit pas de se battre contre la propriété privée mais contre le pouvoir expropriateur de valeur dont sont dotés actuellement les propriétaires, permettant de générer de la plus-value et donc du profit.

Le profit représente donc la part de la valeur créée et accaparée par les propriétaires lucratifs. Une part de cette valeur sera par la suite réinvestie, selon l’envie de ceux-ci, pour générer un profit plus important encore par la suite tandis que le reste est accumulé ou utilisé à des fins spéculatives et représente la rente que le système économique verse à ceux que Friot qualifie alors de « parasites » : entre 30 et 40% en moyenne chaque année sur le PIB français, soit 700 sur 2000 milliards d’euros sont expropriés et non-réinvesties.

Dans sa théorie de la valeur du travail, il montre ainsi que les logiques de répartition des richesses dans une économie et de reconnaissance de la valeur d’un travail sont des enjeux intrinsèquement politique et social et que le capitalisme n’est qu’une forme d’organisation sociale et économique de société : il est tout à fait possible de penser une économie non-capitaliste et c’est un modèle de ce type que Friot élabore. Mais si ce travail est en grande partie théorique, il se fonde sur ce qu’il considère comme étant l’institution anticapitaliste la plus performante depuis 1945 : le régime de la fonction publique et le système des retraites fondés sur la cotisation-salaire.

Un projet révolutionnaire qui rejette la solution du simple « revenu de base »

Le cœur du projet de Bernard Friot est ainsi fondé sur sa théorie du « salaire à vie ». Tout d’abord, l’abolition de la propriété lucrative : il est possible de se passer de détenteurs de capitaux rémunérant leurs employés créateurs de valeur. Pour cela, Friot propose d’étendre la logique de cotisation à l’ensemble de la valeur dégagé par les entreprises : les salaires et les investissements peuvent ainsi être versés directement par l’Etat aux travailleurs et non-pas par les employeurs via un marché du travail. Tout comme les actuels fonctionnaires, ce ne serait pas le poste mais la personne qui serait rémunérée par le biais d’un salaire à vie dépendant de son grade et niveau de qualification dans le système économique, pouvant évoluer avec l’ancienneté dans une branche ou le passage d’épreuves.

De la majorité à la mort, les individus touchent ainsi ce salaire à vie qui rémunère leur production de valeur pour la société toute entière, que ce soit dans le cadre de leur participation à la sphère productive, dans laquelle ils peuvent monter en grade, ou dans leur quotidien : le fait de ne pas participer à la production ne veut pas dire que l’individu ne travail pas et ne produit pas de la valeur d’usage comme c’est le cas pour les retraités ou ceux considérés comme étant « inactifs » aujourd’hui.

Abolir la propriété lucrative et instauré un salaire à vie universel permettrait alors de mettre en place des modes de gestion des entreprises et moyens de production fondés sur la copropriété d’usage et la participation des travailleurs dans les décisions concernant la production et l’investissement. Pour Friot, il s’agit de réinsérer l’économie dans la sphère du politique et y intégrer des instances de décision démocratiques.

Contrairement aux différentes théories du revenu de base, défendues par des acteurs pluriels allant de Milton Friedman à Benoit Hamon, que Friot considère comme une « roue de secours du capitalisme », il est ici question d’un projet visant à transformer totalement la société et ses structures. Pour Friot, la logique de lutte des classes doit s’actualiser de la situation contemporaine impliquant de nouveaux enjeux et problématiques : la classe révolutionnaire qu’il appelle à constituer est le « salariat », devant revendiquer une nouvelle conception de la valeur, opposée à la conception capitaliste hégémonique, et la continuité de la mise en place d’institutions économiques et sociales s’inscrivant dans cette ligne idéologique et politique.

Youri Le Fur.

Liens vers des vidéos pour approfondir le sujet :

-   Présentation du salaire à vie par le réseau salariat (10min) :

https://www.youtube.com/watch?v=cjL1MuE5wpI

-   Vidéo d’Usul sur le salaire à vie ayant joué un grand rôle dans la diffusion de la pensée de Friot (35min) :

https://www.youtube.com/watch?v=uhg0SUYOXjw

 -   Conférence de Bernard Friot portant sur son ouvrage Emanciper le travail (deux parties – 50min au total) :

https://www.youtube.com/watch?v=_Yp56qYdWgE