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L’illettrisme, un problème bien connu mais sous-estimé.

Aujourd’hui, alors que la grande majorité des enfants sont scolarisés dès l’âge de quatre ans, la question de l’illettrisme demeure plus que jamais d’actualité. Touchant les plus jeunes et les plus âgés, l’illettrisme est un handicap que notre société ne pardonne pas, un handicap dont on a tendance à nier l’existence et minimiser les conséquences.

  « Les vagabonds qui, il y a une dizaine d’années, étaient presque tous illettrés, savent maintenant pour la plupart lire, écrire et compter. Quelques-uns semblent même avoir reçu une instruction supérieure. C’est un grand progrès. » Si Alfred Capus, journaliste et romancier,  était en droit d’être optimiste au début du XX°, qu’en est-il aujourd’hui ? Le problème de l’illettrisme est plus que jamais présent. Si les statistiques de l’Insee montrent que le nombre d’illettrés en France (les illettrés sont définis comme des personnes de 18 à 65 ans présentant des difficultés de lecture, écriture ou compréhension handicapantes) est en baisse (9% en 2004 et 7% en 2011), il faut cependant prendre du recul par rapport à ces statistiques.

Tout d’abord, ne sont considérées comme illettrées, par définitions, que les personnes scolarisées en France. Le taux d’illettrisme en 2011, élargie à toute la population française, est en réalité de l’ordre de 16%, soit environ 5,7 millions d’individus.L’illettrisme, comme on peut s’y attendre, sévit également parmi les jeunes : 20%, un sur cinq en moyenne, présentent des lacunes en lecture. N’entrent pas dans cette catégorie ceux qui lisent sans comprendre. Pourtant, la ministre de l’Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem, précise bien qu’ « il ne suffit pas de bien déchiffrer pour être un lecteur ».Il serait facile d’accuser notre ministre d’enfoncer des portes ouvertes, tant cette affirmation semble aller de soi. Pourtant, nous touchons là à un problème bien plus vaste : l’inégalité sociale dans le milieu scolaire. En un mot, certains enfants apprennent à comprendre là où d’autres apprennent à déchiffrer. Les clivages font partie intégrante de notre système éducatif, au point qu’ils en paraissent naturels.

 L’illettrisme, fléau des milieux défavorisés

Alain Bentolila, professeur de linguistique à l’université Paris Descartes, s’insurge devant cette réalité : « Je refuse que la naissance décide de la fatalité de l’échec ». Mais rien n’est fait pour remédier à la situation. Bien sûr, le taux d’illettrisme est l’objet de plusieurs études. Les enfants passent tout au long de leur scolarité par une série de tests visant à prévenir l’illettrisme, dont le premier a lieu à la sortie de l’école primaire. Sachant que l’apprentissage de la langue commence en maternelle (on peut considérer qu’il commence même avant la naissance de l’enfant), on peut s’étonner que ce premier contrôle soit si tardif. Vient ensuite le brevet des collèges, puis la JDC, journée défense et citoyenneté. On ne peut nier que l’Etat s’informe régulièrement de l’évolution de l’illettrisme parmi les jeunes, on peut se montrer plus dubitatifs quand aux moyens mis en œuvre pour lutter contre ce fléau, car le moins que l’on puisse dire est que les résultats ne sont pas au rendez-vous.

Intéressons nous un instant aux conséquences de l’illettrisme. Selon l’Agence Nationale de Lutte contre l’Illettrisme, « illettrisme ne signifie pas incompétence, illettrisme ne signifie pas inintelligence ». Sur ce point, je ne suis pas d’accord. L’intelligence n’est pas innée, elle s’apprend, et, corollairement, elle s’enseigne. Alain Bentolila confirme ce lien entre enseignement et compréhension lorsqu’il affirme qu’ « on acquiert des connaissances si on sait pourquoi on les apprend ». On en revient au problème initial : tout le monde n’apprend pas à comprendre. Les médias peuvent bien relayer en fanfare l’exceptionnelle ascension d’un jeune issu d’un milieu défavorisé qui, grâce à l’aide bienfaisante de l’Etat, peut entamer de prestigieuses études ; ces jeunes sont et resteront des exceptions. En aucun cas le parcours d’un seul enfant ne peut être considéré comme le résultat satisfaisant d’une campagne de « démocratisation » de l’école dont l’Etat a fait son fer de lance dans le domaine de l’éducation. « Démocratisation », rien que ce terme fait sourire. Un sourire qui devient amer quand on pense que l’unique résultat de cette démocratisation a été la totale dévalorisation du baccalauréat, bradé, sacrifié dans le but d’afficher un superbe taux de réussite.

Au final, la lutte contre l’illettrisme s’inscrit donc dans une problématique plus vaste, celle de l’inégalité devant l’éducation. Certains apprendront à comprendre, d’autres à déchiffrer. Certains maitriseront la langue, d’autres ne connaitront que quelques mots. Roland Goigoux, professeur des universités spécialisé dans l’apprentissage de la lecture, pense qu’on apprend la langue pour soi-même. Je rejoins pour ma part l’opinion du professeur Bentolila : la maitrise du langage est une recherche d’un pouvoir sur l’autre. Le langage n’a de sens que s’il va de pair avec le dialogue, il permet d’exposer et d’imposer ses idées. Ce n’est pas un hasard si l’enseignement politique de la cité antique d’Athènes passait par un apprentissage rigoureux de l’art de la rhétorique. En apprenant à lire, on apprend à comprendre, on apprend à penser.

Vincent Moittie