Bienvenue sur le site de l'université Paris Descartes

Liberté d'expression, le droit de ne pas tout dire.

Le 7 janvier dernier, le journal satirique Charlie Hebdo subissait un attentat terroriste, meurtrier et horrifiant. Cette attaque, source de multiples questions fondamentales sur la liberté d'expression, a révélé un certain malaise vis à vis de l'acceptation des caricatures dans un monde en proie à un choc de cultures.

Depuis 1970, Charlie Hebdo caricature le monde. Descendant direct d'Hara-Kiri, journal anarchiste interdit après la mort du général De Gaulle, Charlie Hebdo entre dans l'histoire française comme la seule revue moderne à consacrer son contenu à l'actualité satirique. Tout y passe : politique, sport, chômage, maladies, lobbies, Judaïsme, Catholicisme, Islam et tant d'autres. Mais ces caricatures ne sont pas toujours publiées sans accroc. Dans les années 1990, des groupes fondamentalistes catholiques avaient déjà porté plainte contre l'hebdomadaire. En 2012, c'est Marine Le Pen elle même qui dépose une plainte contre le journal. Six ans auparavant et en conséquence de la publication d'une caricature du Prophète, le Conseil français du culte Musulman (CFCM) avait poursuivi Charlie Hebdo au motif que les images qu'il avait publié « pouvaient véhiculer un amalgame entre musulman et terroriste ». Se pose alors la question de la compréhension d'une image et pour la résoudre, trois points importants à aborder : l'examen de l'auteur, du destinataire et du contexte.

Que Justice soit faite

Prenons deux exemples récents qui, sous couvert d'humour, ont affligé une communauté et ont, de ce fait, eu des démêlés avec la justice : Charlie Hebdo et Dieudonné. Ou jusqu'où l'humour quand il devient blessure ?

C'est la caricature en elle-même du Prophète qui a semblé attirer le plus de mécontentements sur l'hebdomadaire. Mais « le délit de blasphème n'existe plus en France », comme l'explique Basile Ader, spécialiste du droit de la presse dans La Croix du 14 janvier 2015, poursuivant, « l'irrévérence et l'outrance peuvent aller très loin dès lors que la dimension humoristique ne fait aucun doute ». Illustrant ces propos, le journal avait été poursuivi en justice mais acquitté après la parution d'un dessin légendé « que l'on redonne des chrétiens à bouffer aux lions ».

Si l'on observe le passé de Charlie Hebdo, on constate vite qu'un journal entièrement dédié à la satire, quels que soit les sujets (religions, politique, sport...) ne peut être considéré avec le même œil qu'un humoriste qui fonde ses spectacles sur l'affliction et le dénigrement d'un groupe de personnes en particulier. C'est dans cette optique que le tribunal correctionnel de Paris avait tranché, le 22 mars 2007 dans l'affaire des caricatures de Mahomet, estimant que ces dessins excluaient « toute volonté délibérée d'offenser gratuitement et directement l'ensemble des musulmans ».

 Néanmoins, et là se trouve une limite fermement tracée entre liberté d'expression et insulte à autrui, on ne peut pas stigmatiser un groupe de personnes et masquer la haine par le comique, peindre d'humour l'injure raciale. Or, Dieudonné semble avoir franchi cette ligne rouge : par une attitude profondément antisémite marquée par la quenelle, son signe de ralliement, il a scellé son image et a dû fermer boutique, un temps. Pour prendre un autre exemple, Jean-Marie Le Pen disant après les attentas « je suis Charlie Martel » a, semble-t-il, lui aussi franchi cette limite (Charles Martel a chassé les musulmans hors de France en 732).

Outre la question de l'auteur, le contexte dans lequel s'ancre sa publication est d'une grande importance. Il revient alors de s'interroger sur la portée du message, son équivocité, et le contrôle que l'auteur peut exercer sur lui. Un contrôle qui, selon les contextes sociaux, échappe bien des fois à sa maîtrise.

Un contexte social et géopolitique fébrile

La liberté d'expression est un acquis dans les pays occidentaux, permettant aux citoyens de tout dire, ou presque. Cependant, quand ce droit fondamental va à l'encontre des principes fondamentaux d'autres pays, une incompréhension peut naître de ce choc culturel et légal. Or, à l'échelle internationale, le droit de l'un peut être le crime de l'autre.

Utilisée à des fins néfastes, cette incompréhension peut devenir un foyer de haine. Selon Derek El Zein, professeur de Sciences politiques à Paris Descartes, « c'est par l'importance qu'on leur accorde que les caricatures peuvent être utilisées pour créer un fossé culturel ». L'utilisation politique des caricatures revêt une importance primordiale : les terroristes ont su utiliser l'affaire Charlie Hebdo pour faire grandir mécontentements et tensions.

L'humour, s'il n'est pas au départ le ferment de la haine, peut, par l'utilisation qui en est faite ou l'ambiguïté qui s'en dégage, constituer le point de départ d'un grand conflit. Au XVIe siècle, les pamphlets humoristiques de Calvin sur les catholiques ont été l'une des sources des guerres de religions : dans un contexte à priori instable avec la naissance du protestantisme, ses traits d'humour furent considérés comme des piques blessantes et appelant des représailles. Dissocié de tout contexte social, l'humour n'est que bénéfique au dialogue, y apportant de la légèreté, alors que dans un monde en proie à des turbulences humaines, il peut être pris pour sarcasme et de ce fait devenir blessant.

Dans un contexte social et géopolitique d'une extrême fébrilité, Charlie Hebdo a fait son choix : continuer la dénonciation des actes de barbaries perpétrés par les terroristes avec des caricatures du Prophète plutôt que de laisser couler l'eau sous les ponts et non de l'huile sur le feu. On peut trouver louable leur volonté de continuer le combat en dépit des menaces, mais à quel prix ? Pour quelles conséquences ? Outre la sécurité des caricaturistes, l'enjeu social est évident. Dans un pays où l'extrême droite est en nette et constante progression, les dessins peuvent être détournés de la volonté originale des auteurs. De fait, si le CFCM a attaqué en 2006 l'hebdomadaire satirique, c'est bien par crainte de tout amalgame entre musulman et terroriste distillé dans les esprits par une utilisation politique malsaine.

Au rire doit-il succéder le mutisme ?

 L’État Islamique (EI) qui sévit dans certains pays du Moyen-Orient est combattu militairement par des gouvernements occidentaux comme celui de la France. Réduire le problème de Charlie Hebdo à une lutte pour la liberté d'expression serait nier l'implication française dans la guerre en Irak. « Toutes les victimes de ce conflit n'habitent pas en France, loin de là », rappelle le philosophe Tzvetan Todorov au journal La Croix. Au front militaire se superpose une bataille idéologique entre une forme pervertie de l'Islam et le modèle occidental. Dans cette lutte, chaque partie utilise les actes, les idées de l'autre pour démontrer l'authenticité et le bien-fondé de sa justice. Le professeur El Zeïn confiait que « dans un cadre où l'on peut tout dire grâce à la loi, on peut privilégier la liberté de parole à l'entente mutuelle ». Faut-il au contraire s'autocensurer, bien que cela ne soit pas gage du meilleur vivre-ensemble ? En ne voulant abandonner ni l'entente mutuelle, ni la liberté de parole, Charlie Hebdo a peut-être involontairement fait se heurter ces deux principes nécessaires à l'épanouissement d'une société.

 Si les caricatures ont pu blesser une partie de la population, il est nécessaire de ne jamais oublier qu'un dessin n'est pas le miroir du réel et qu'avant de le rejeter, il faut faire l'effort de le comprendre. Et Derek El Zeïn de conclure : « la meilleure réponse lorsque l'on se sent blessé est d'ignorer l'offense ».

 

Gabriel Gorce