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Cannabis : vrai danger ou écran de fumée ?

La législation sur le cannabis en France est l'une des plus dures d'Europe, tandis que sa consommation reste l'une des plus fortes. C'est dans ce cadre que nous avons trouvé intéressant de nous intéresser à la législation du cannabis, en France et dans le monde.

our bien comprendre l'état actuel des choses, il faut, comme souvent, se tourner vers l'histoire. Histoire très ancienne puisque la première représentation du chanvre, duquel est issu le cannabis, date de 8 000 av JC. La culture du chanvre avait principalement un but textile, mais très vite les Hommes découvrent ses propriétés médicinales et récréatives. Longtemps utilisé en Europe et ailleurs comme médicament, il est peu à peu mis hors la loi. D'abord par les États-Unis à l'époque où des journaux publiaient que sa consommation était la cause de viols de femmes blanches par des hommes noirs. C'est la Convention unique sur les Stupéfiants de 1961 qui, via l'ONU, va faire passer le cannabis dans l'illégalité dans la plupart des pays du monde. En France, c'est Napoléon qui, le premier, interdit son usage. Mais sa consommation sur le territoire français ne s'arrêtera jamais vraiment.

Dans tous les cas, la consommation de cannabis en France et dans le monde ne semble pas prête de diminuer. C'est pourquoi nous nous sommes interrogés sur les réponses que l'on peut apporter à cette pratique : encadrement ou pénalisation ?

Nous nous sommes donc penchés sur un rapport de l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) de 2005 (les études étant assez rares). Et nous avons trouvé une carte intéressante sur la consommation en Europe :

Article Cannabis Mars 2015

On note tout d'abord de grandes disparités entre les pays étudiés. Serait-ce dû à la législation ? Rien n'est moins sûr. En effet, des pays comme les Pays-Bas et la France ont des niveaux de consommation comparables, tandis que leurs politiques sont diamétralement opposées. L'une est très permissive, l'autre très répressive. En France, le simple « emploi » de substances à base de cannabis peut conduire à une peine d'un an de prison (jusqu'à 20 ans pour les trafics importants). Et c'est ainsi pour de nombreux pays : l'état de la législation ne semble pas être le facteur le plus déterminant sur la consommation

Au Colorado, où le cannabis a récemment été légalisé, des marques de changements ont déjà eu lieu. La criminalité est en baisse, simple coïncidence ou cela a-t-il un lien avec le travail des policiers libérés d'une charge chronophage ? Le business a fait très vite son apparition avec de nombreux produits dérivés, des chocolats, ou autres huiles essentielles et un tourisme du cannabis florissant. En juillet dernier, le New-York Times, publiait un édito plaidant pour une légalisation du cannabis généralisée à l'ensemble des Etats-Unis, comparant son interdiction à la prohibition de l'alcool dans l'entre-deux guerres ou mettant en avant la criminalité qui s'est installée autour du trafic.

Mais il ne faut pas pour autant idéaliser le cannabis et sa consommation. Ses effets sur la santé sont encore largement débattus, chaque rapport se contredisant. Les partisans d'une interdiction dénoncent les effets néfastes et définitifs sur le cerveau, tandis que les pro-légalisation affirment que les effets sur la santé sont quasi-négligeables. Comme souvent, la vérité doit se trouver entre les deux. Il ne faut pas considérer le cannabis comme totalement sans effet, car comme toute drogue, son abus peut avoir des conséquences dramatiques (comme les images des paquets de tabac nous le rappellent). Mais il serait également bien inexact de comparer la dangerosité du THC, molécule psychoactive du cannabis, avec celle de drogues comme la cocaïne ou l'héroïne. En effet, le cannabis ne produit pas une dépendance physique mais psychologique : l'usager cherche l'état de bien être que lui procure cette drogue. C'est cette accoutumance psychique à cet état euphorique qui crée une dépendance.

L'effet exact du cannabis sur la santé reste difficile à définir, étant donné la législation en vigueur qui entrave la recherche et le fait que le cannabis est souvent consommé avec d'autres drogues comme le tabac.

Sujet extrêmement toxique

La France, malgré sa législation, se place deuxième derrière la République Tchèque au classement des plus importants consommateurs d'Europe chez les moins de 25 ans avec plus de 40% des jeunes ayant déjà essayé.

La politique répressive connaît des aléas non négligeables mais qui ne favorisent pourtant pas l'évolution d'un débat très sclérosé. Un certain nombre de personnalités politiques se sont déjà piquées sur l'épineuse question du statut du cannabis en France. En octobre 2012, Vincent Peillon, alors ministre de l'éducation, avait critiqué le manque de dialogue autour de ce sujet. Sans avoir pris position en faveur ou non d'une dépénalisation comme s'étaient empressés de l'écrire certains médias, il s'était publiquement fait recadré par le premier ministre Jean Marc Ayrault, pour qui un débat n'était pas à l'ordre du jour, et ne semble toujours pas l'être. Le 1er décembre dernier, c'est Christiane Taubira qui, sur le plateau du Petit Journal de Canal +, fustigeait l'exclusion de ce sujet de société : « Ce qui me choque c'est qu'on ne puisse pas en discuter dans une société comme la France ».

Le « débat » s'arrête à de simples prises de positions. Malgré les études fournies par la science (bien qu'encore assez controversées) ou l'expérience (Pays-Bas, Colorado, Washington...), les acteurs de la vie politiques semblent démunis, comme en témoigne l'actuelle Garde des Sceaux : « Je n'ai pas assez d'éléments pour avoir une position sur le sujet ».

L'un des grands problèmes du cannabis, c'est l'utilisation politique qui en est faite. A droite, les partisans d'une répression rude qui ne produit pourtant pas d'effet très reluisant s'offusquent de toute remise en question de la législation actuelle, faisant porter le chapeau du criminel à qui oserait relancer la discussion. Jean-François Copé par exemple disait en 2012 sur le plateau de On est pas couché, « sur un sujet comme celui là, je considère qu'il ne doit pas y avoir de débat ». A gauche, les opinions sont extrêmement variées, allant d'une légalisation contrôlée pour la sénatrice écologiste Esther Benbassa à une interdiction stricte pour François Hollande. Balance de pouvoir légèrement déséquilibrée...

Une hypothétique légalisation ou dépénalisation du cannabis ne mettrait pas forcément le gouvernement en porte-à-faux de sa politique générale de santé publique. Les taxes sur le tabac et l'alcool, très élevées dans une optique de dissuasion, montrent bien la volonté du gouvernement de garder sous contrôle des produits potentiellement dangereux. Légaliser un produit nocif, quand une lutte active contre d'autres est instaurée, semble relever du paradoxe. Pourtant légaliser veut aussi dire contrôler, or aujourd'hui, le contrôle est l'exclusivité des trafiquants, qui disparaitraient sous la concurrence de l’État, et avec eux leur criminalité et le manque de qualité des produits (coupage au verre pillé, à la laque, au pneu ou à l'eau de javel pour peser plus lourd ou accentuer la couleur).

En l'état actuel des choses, la législation sur le cannabis ne risque pas bouger de sitôt. Cependant, le mouvement amorcé par quelques États semble prendre de l'ampleur et, si la France ne fait pas partie de peloton de tête, peut être est-ce aussi un bon moyen d'éviter une chute imprévue des éclaireurs. Laissons-les dissiper la fumée, nous n'y verrons que plus clair.

 

Gabriel Gorce et Arthur Duffaut