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Ubuntu : « Je suis car nous sommes ».

En septembre dernier, Tiphanie a décidé de prendre une année sabbatique pour se consacrer à un projet qui lui tient à cœur : créer sa propre association, Ubuntu France, une création autour du vivre-ensemble.

Ton association en devenir s’appelle Ubuntu France ; peux-tu expliquer ce que cette notion d’Ubuntu désigne ?

Il faut d’abord préciser qu’il n’y a pas de traduction de ce terme dans la langue française. Il s’agit d’une philosophie développée autour du concept d’humanité, qui porte l’accent sur le lien social, à travers les notions de fraternité et de solidarité. Etre Ubuntu, c’est avoir conscience de sa propre humanité et du fait qu’on existe car que les autres existent. Une des traductions possibles est « Je suis car nous sommes » ; même s’il ne s’agit pas d’une définition exacte, cette formulation transmet cette idée qui est à la base de toute communauté : on ne peut pas vivre seul, il faut se nourrir du partage et de l’entraide.

Selon toi, cette philosophie est-elle valable dans tous les temps et quelques soient les cultures ?

L’Ubuntu a été popularisée en Afrique du Sud pendant la période postapartheid avec la Commission Vérité et Réconciliation initiée par Desmond Tutu et Mandela, mais il ne s’agit pas pour autant d’une philosophie proprement africaine ; c’est une notion intemporelle qui permet l’existence même d’une communauté, quelle qu’elle soit. C’est la condition sine qua non de la conscience de l’autre.

As-tu  connaissance d’ « équivalent » occidental de ce concept ? 

Je pense qu’on ne peut pas voir les choses comme ça. Par exemple, à la base de la société française, quand on pense à « Liberté, Egalité, Fraternité », c’est de cela dont il s’agit. On peut aussi penser à Kant et ses impératifs catégoriques, fondés sur l’idée d’universalité (cf. maximes de l’impératif, notamment « « Agis seulement d'après la maxime grâce à laquelle tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle »). On part de soi-même pour permettre à l’autre d’exister en prônant le respect et la liberté.

Quel aspect de l’Ubuntu te touche le plus particulièrement ? La philosophie ou la mise en pratique sociale ?

Je pense que les philosophies ont un sens à partir du moment où elles sont activées, appliquées. L’Ubuntu est très utile dans le cas d’enjeux sociétaux. Dans mon projet Ubuntu France je m’intéresse surtout à son application sociétale. En tant que philosophie je trouve cela très puissant car c’est presque une définition de l’humanité. Les deux m’intéressent.

Comment en es-tu venue à vouloir créer ton association ?

Je crois qu’en ce moment, la société française connaît certains courants, qu’ils soient politiques ou intellectuels, qui pointent du doigt un problème sociétal précis, à savoir la division qu’il y aurait entre deux France : la France « de souche » et le « nouveau peuple », issu de l’immigration des années 1960, et surtout des années 1980, depuis que cette population immigrée s’est vraiment installée sur le sol français. Il y aurait une mésentente supposée entre ces deux populations. En tout cas c’est ce que montrent souvent les médias. Je dirais qu’il y a une crise du vivre ensemble ; ces deux populations ne s’entendraient pas au sujet des mœurs françaises, sur la question de l’identité nationale. J’ai eu envie de répondre à ça par quelque chose de fédérateur, et pour moi la seule réponse possible, c’est l’Ubuntu. Revenons aux fondamentaux, au-delà de toutes les divergences culturelles, qui prennent des proportions démesurées.

Y a-t-il eu des événements particuliers dans ta vie qui t’ont donnés envie de te consacrer au vivre ensemble ?

C’est quelque chose à laquelle je suis attachée depuis longtemps, je ne pense pas qu’il y ait eu un événement marqueur ans ma vie qui m’ait fait vouloir appliquer l’Ubuntu. J’ai tout de même en tête la lecture de l’Identité malheureuse de Finkielkraut, qui établit une très nette distinction entre les deux populations dont je parlais, en évoquant volonté de la population immigrée de ne pas s’intégrer. C’est à ça que j’ai voulu réagir, à cette accusation de refus d’assimilation. Il y a Zemmour aussi. C’est tout un climat de tension et de division auquel j’ai voulu répondre.

On peut aussi remonter aux émeutes de 2005, sans parler des attentats de janvier…

Qu’aimerais-tu mettre en pratique au sein de ton association pour tenter de remédier à cela ?

Ma première action dans le cadre d’Ubuntu France sera d’animer des débats sur des thèmes controversés relatifs au vivre-ensemble, souvent abordés sous l’angle « politique dramatique ». Mon but est d’ouvrir le débat, de renouer avec des valeurs universelles, celles de l’Ubuntu.

Je tiens à souligner cette chance que l’on a en France de pouvoir débattre en cas de divergence, c’est très français. C’est précisément pour cette raison que j’ai choisi le débat, car je crois que c’est la seule voie démocratique d’apaisement.

Tu peux donner des exemples de sujets de débat que tu vas organiser ?

Le premier débat est prévu pour le 3 mai, sur le sujet de la commémoration de l’abolition de l’esclavage. Le but c’est de réagir au fait que cette journée de commémoration, le 10 mai, soit très contestée. Un maire FN a même refusé de commémorer l’abolition l’année dernière, et d’autres intellectuels comme Zemmour prétendent qu’il est inutile de commémorer.

Mon but est de montrer que l’abolition de l’esclavage concerne l’ensemble de l’humanité, qu’il s’agit d’une question nationale qui nous concerne tous, pas seulement les descendants d’esclaves. Commémorer, c’est réunir la nation autour d’un événement passé, c’est le garant de l’unité nationale.

C’est la question de la mémoire…

Exactement. C’est construire une histoire commune.

Comment vas- tu l’organiser ? Qui va participer ?  

Ca va se faire en plusieurs étapes. Tout d’abord, nous allons former des groupes de travail à partir des vingt jeunes participants et des trois intervenants, dont l’un d’entre eux, l’historien Michel Faleme, spécialiste de la traite négrière et de l’esclavage, aura la lourde tâche de présenter le contexte et de rappeler quelques notions sur l’esclavage et l’abolition. Nous avons la chance d’avoir également parmi les intervenants le président du CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires de France), association qui est la première à avoir porté plainte contre l’Etat français pour la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité et pour que les descendants obtiennent des réparations. Le dernier intervenant est un membre du CNMHE (Comité National pour la Mémoire et l’Histoire de l’Esclavage), comité chargé de perpétuer la mémoire et l’histoire de l’esclavage. Au-delà de la question de l’esclavage, son rôle sera d’expliquer l’importance de la commémoration. Chaque intervenant incarne un angle de vue différent sur la question.

En ce qui concerne l’organisation pratique, il y aura trois groupes qui rouleront autour des trois intervenants, chargés de donner des connaissances fondamentales pour la prise de parole. Après une petite collation aura lieu une discussion générale avec les jeunes et les intervenants, dans un format un peu plus formel.

Quels seront selon toi les bénéfices des débats que tu organises ?

Je pense que si ces thèmes divisent, c’est parce qu’ils sont méconnus car peu abordés par l’Education nationale, laissant la place libre à beaucoup de clichés. Le premier objectif, c’est l’apport de connaissance. Ensuite, je souhaite que chacun puisse s’exprimer, car je crois que tout le monde a son mot à dire sur ces questions-là. J’aimerais aussi que le débat soit rediffusé ; dans l’idéal je voudrais créer une dynamique, ouvrir un débat à plus grande échelle.

En France, l’Ubuntu est méconnu ; pour beaucoup il s’agit seulement d’un système d’exploitation open source, c’est dommage.

As-tu d’autres projets ?

C’est encore en discussion mais ce qui est sûr, c’est que j’aimerais animer d’autres débats. Je veux aussi mettre en place d’autres pôles, notamment un grand réseau social destiné aux Français, le but étant de réconcilier et de rapprocher les Français de tous profils. Cela peut se concrétiser par aller boire un verre ensemble ou encore organiser des voyages interculturels pour mettre en lien des personnes qui ne se côtoient jamais, par exemple une personne qui vit en banlieue et un Marseillais. Ou encore, pour des gens fraichement arrivés en France, rencontrer des natifs.

Rappelons que tu développes ton association dans le cadre d’un service civique, peux-tu en dire plus ?

Je suis le programme Rêve et Réalisme, avec Unis-Cité, qui consiste à proposer son propre service civique. Nous travaillons dans une pépinière d’entreprises dans un bureau à Neuville d’où nous essayons de contacter des gens. On va beaucoup sur le terrain au contact des gens, et au final on travaille de façon très autonome.

 

 Alexandra Pech