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Vue de l'Actu - L'intervention en Côte d'Ivoire : symbole d'un post colonialisme français ?

La Côte d'Ivoire bousculée …

7 août 1960 : date de l'indépendance de la Côte d'Ivoire sous l'impulsion du leader indépendantiste Félix Houphouët-Boigny, poussé par la grande vague dé-colonisatrice des années 60. Cinquante ans après, on se pose la question : la France doit-elle encore tenir un rôle jugé protecteur et libérateur du colonisateur qui, sous Jules Ferry voulait apporter la paix et la civilisation dans ces contrées lointaines ? A l'heure de la démocratie, on pensait que le suffrage universel était un signe évident mais il n'en est qu'une composante, à lui seul il n'est qu'illusion. Le système politique installé en Côte d'Ivoire est comme un gros fromage gorgé de trous et d'imperfections. Un sacré fromage pour Laurent Gbagbo et sa milice qui ont pris le pouvoir au détriment du Président légitimement élu. L'élection d'Alassane Ouattara au suffrage universel est sans doute contestable elle-aussi mais, par la légalité qu'il revendique, il fait autorité sur le plan international et est reconnu légitimement par les Nations Unies.

… est aujourd'hui sujette à la fatalité de l'Histoire : ...

 La dernière action de Gbagbo,de tirer sur les manifestantes dans la rue, montre bien la vraie nature de «l'homme politique». Bien que le colonisateur français lui-même en 1949 n'avait pas osé tirer sur les femmes qui manifestaient pour la libération de leur mari emprisonné, l'histoire montre bien qu'elle repasse les plats. Laurent Gbagbo n'est pas le premier et ne sera sûrement pas le dernier à faire feu sur son peuple. Machiavel avait déjà prédit avec suffisance cette soif de pouvoir que devaient avoir les princes pour assurer la pérennité de l’État et conserver leur place sur le trône. Un peu plus tard en France, Napoléon avait traité de «couillon» Louis XVI de ne pas avoir tiré sur le peuple de Paris, sa tête ne serait peut être pas tombée dans le panier de la guillotine ; quant au général Bonaparte, pour avoir liquidé dans un bain de sang une insurrection royaliste, il a fini Empereur. Seulement, deux siècles plus tard, le développement extraordinaire des médias a particulièrement bouleversé le cours des choses. Les armes à feu des dirigeants ne font plus le poids contre l'arme facebook et le réseau internet. Des populations du monde entier s'insurgent devant des scènes apocalyptiques où l'armée ivoirienne, ou même encore des milices en Libye, lèvent le feu contre une population, certes armée, mais qui doute encore de quel côté prendre un fusil... Un avion allié est abattu en Libye, des révoltés se tuent entre eux en Côte d'Ivoire : Un arrière goût du film «L'aventure c'est l'aventure»...

… la difficulté du développement du pays ...

Au temps du Général de Gaulle et de son ministre des affaires africaines, Jacques Foccardt la question Gbagbo aurait été réglée entre deux parties de cartes. Un corps expéditionnaire français aurait été envoyé en Afrique, aurait fait déguerpir Laurent Gbagbo et aurait placé Ouattara au pouvoir. Le problème est aujourd'hui plus délicat, et le risque de bousculer l'idée d'un pays reconnu souverain se fait craindre. Cinquante ans d'indépendance n'est en effet rien au regard de l'Histoire ; la France a mis à peu près deux siècles pour aboutir à un régime démocratique plus ou moins stable et les Etats-Unis ont mis plus d'un siècle pour reconnaître un Président légitimement élu. On pense au Président Lincoln qui a dû s'imposer difficilement à un sud réfractaire. Ainsi,  le sentiment national en Côte d'Ivoire est relativement fragile et se limite à un trait de crayon fait sur une carte par l'ancien colonisateur français. On y préfère donc la religion plus ancienne, plus sûre et surtout plus protectrice : d'ailleurs l'opposition se fait entre un sud chrétien, fidèle à Laurent Gbagbo et un nord musulman, soutenant Alassane Ouatarra.

… entraîne la pensée d'un certain post colonialisme français .

Le sentiment d'appartenance à une Nation en Côte d'Ivoire est d'autant plus instable que l'identité nationale définie « ivoirienne » par l'ancien Président Konon Bédié a été largement contestée car jugée trop restrictive par la nouvelle génération. Cette «ivoirité» était définie comme raciste, interdisant déjà dans les années 1990 la candidature de Ouattara. Comment aujourd'hui forger un sentiment national fort et stable pour un pays jeune qui admet des frontières mal dessinées? Mais aujourd'hui, notre conscience occidentale revendiquée universelle, aiguisée par les émotions et la patrie des droits de l'homme, ne supporte plus de voir un tyran tirer sur son peuple. Elle nous pousse à intervenir au risque de bouleverser le peu de nationalité et d'appartenance à un État souverain, indépendant depuis peu. Approche des présidentielles, volontarisme politique français de se ré-affirmer sur l'échiquier international, déterminisme de transformer la démocratie occidentale en démocratie universelle, ou tout à la fois ? On ne sait plus trop...

Laurent Gbagbo a été chassé, récupéré par les Nations Unies et le pays est encore sujet à de nombreux troubles. Des critiques acerbes ont déjà fusé au sujet de la décision française de participer au conflit ivoirien. L'ordre international est vilipendé, bousculé et rejoint ainsi ce que disait Emmanuel Kant : «Je préfère un désordre juste à un ordre injuste, aujourd'hui juste je ne sais pas, mais désordre, c'est sûr.»

                                                                                                                              Pierre-Henri Bovis