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De la Grande Belezza à Youth : le jeu de la critique.

Youth, film controversé du cinéaste Paolo Sorrentino, figurait cette année parmi les nombreux films nominés au festival de Cannes ; l’occasion de revenir sur l'importance de la critique dans le cinéma d'aujourd'hui.

La Grande Belezza est un film réalisé par Paolo Sorrentino, sorti en 2013. Ce dernier retrace l'histoire du roi des mondains romains qui après un seul et unique succès littéraire, marche dans les rues nocturnes de la capitale italienne afin de réfléchir sur la vacuité abyssale du monde qui l'entoure. Cet été, c'est un autre film du même réalisateur qui a investi les salles de cinéma : Youth. Youth, c'est l'histoire de deux amis d'enfance, deux artistes dans un hôtel suisse au luxe glacial. L'un est un ancien compositeur qui est aujourd'hui prié par la reine d'Angleterre de rejouer une de ses œuvres d'antan. L'autre est un réalisateur en pleine écriture de son « film testament » et à qui sa vedette vient cracher au visage «  tes derniers films étaient de la merde, tu ne comprends plus le cinéma, ta carrière est terminée ». A travers ces deux films de Sorrentino à l'esthétique presque opposé, le réalisateur traite en fait de sujets similaires : le temps, l'art et le comportement humain.

La Grande Belezza « un moment d’orgueil italien »

La Grande Belezza, même si elle n'avait pas fait l'unanimité a cependant était largement reconnue par la critique. Ce film est aujourd'hui presque culte et côtoie parfois même la  Dolce Vita de Fellini sur les rayons des magasins de DVD. Ce film a donc plu, marqué et a d'ailleurs reçu l'Oscar du meilleur film étranger en 2014. La critique concernant ce film reste particulièrement intéressante. En effet les avis négatifs sont en grande partie le fruit de journalistes qui ont donné à leurs articles une dimension patriotique, parfois même politique. On se rappelle du Premier Ministre italien Mattéo Renzi avait écrit à l'époque de la sortie du film qu'il s'agissait d'un « moment d'orgueil italien ». C'est ensuite le ministre de la culture Dario Franceschini qui écrivait que ce film était « pour l'Italie, une injection de confiance en elle-même ». Mais tout le monde n’était pas du même avis. En réaction à ces écrits, Gianni Riotta écrivit dans La Stampa que la récompense offerte à ce film sonnait «  comme un avertissement ». Certes il s'agit de la victoire de l'Italie, mais de quelle Italie. «  Sorrentino signe un film sur l'Italie résignée à ne plus avoir de crédibilité. Continuons comme ça et nous finirions comme d'élégants va-nu-pieds, tourné vers le passé, remportant peut être d'autres oscars, mais privé d'un avenir digne ». Car en effet, même si ce film apparaît comme une lettre d'amour à la beauté sans pareil de Rome, Sorrentino base toute cette œuvre sur la nostalgie du temps passé. Certes la ville est belle, mais grâce aux vestiges et ce fait est souligné par la critique que fait le personnage principale de la condition humaine moderne (sa seule œuvre se nomme «  L 'appareil humain »). Le réalisateur met en scène une mondanité romaine décadente, qui s'abreuve de joute verbale sans intérêt et ne crée plus rien. Donc il est certain que le questionnement face à l'image de l'Italie que nous donne la caméra est à double tranchant.

Youth « aussi triste que sincère » 

Concernant Youth il est certain qu'il donna lieu à des réactions très contrastées. Variety déclara après la projection dans la Salle Lumière du Palais des Festivals que Youth était «  surement le film qui avait le plus divisé jusqu'à présent ». Au début du festival de Cannes, Le Figaro la palme d'or attribuée à ce dernier Sorrentino, le Times parle d'un film «  gagnant sur toute la ligne, drôle, philosophique et émouvant » quand Télérama titrait en une « Youth, de Paolo Sorrentino, aussi triste que sincère ». D’autres voix plus négatives se sont pourtant faites entendre : The Guardian parle d'un « divertissement mineur » tandis que Les Inrocks signent un article sanglant intitulé «  Youth : laid, cynique et surestimé ». Les journalistes dénoncent ainsi un humour amer et la « peur immature de vieillir » qui rend le film étouffant. On parle d'étalage de la «  décrépitude physique », de «  clichés désuets et baveux » sur la vieillesse. Le public est parfois offusqué par tant de dégouts face à la chair - «  Ce serait donc sale, le corps, à partir d'un certain âge ? ».

Un fatalisme omniprésent chez Sorrentino

Mais c'est aussi ce fatalisme que l'on retrouve dans la Grande Belezza qui semble ici agacer les spectateurs. Il est lassant d’entendre que «  tout était mieux avant et que notre époque n'est qu'un étron dans le caniveau de l'histoire ». On parle ainsi d'un film improductif, de misanthrope marginal, nourri de répliques «  politiquement incorrectes ». Il est vrai, certes, que la vieillesse et les échecs familiaux ou professionnels des différents personnages amènent à cette idée de nostalgie. Cependant il est faux de décréter ce film « laid ». Certes le scénario est déstructuré,  les mêmes sujets sont mis en avant et ce syndrome stendhalien, que l'on trouvait déjà dans la scène d'ouverture de la Grande Belezza où un touriste chinois meurt brutalement face à la beauté ineffable de Rome, commence bel et bien à peser. Cependant il serait hypocrite de ne pas reconnaître à ce film un réel jeu avec les limites des canons de beauté, la majesté des forêts suisses et une réelle adaptation à un public international sans pour autant tomber dans des clichés.

Enfin, il faut reconnaître que ces deux films offrent un spectacle incroyable à nos sens. Notre rétine est éclaboussée et nos oreilles passent d'un univers à l'autre en suivant des bandes sons qui allient les classiques de David Lang, Bob Sinclar, The Retrosettes et les DJ Italiens.

Pour compléter ce sujet nous avons rencontré Antoine de Baecque, critique de cinéma et de théâtre , afin de le questionner à ce sujet.

Antoine de Baecque est un historien, critique de cinéma et de théâtre pour Rue 89, éditeur et professeur à Normal Sup.

Pensez-vous que la critique conserve toujours aujourd'hui un intérêt et une utilité dans le monde du cinéma ?
Je peux vous donner deux réponses. La première serait la plus cynique et la plus commerciale si je puis dire. En effet aujourd'hui pour l'essentiel des réalisateurs, des producteurs et des acteurs, la critique n'a plus beaucoup d'importance. Cela fait déjà un certain moment que la plupart des membres de la structure cinématographique délaisse l'intérêt de la critique qui n'offre plus aucune légitimité. Ceci est également lié à la naissance ainsi qu'à la croissance d'un cinéma qui vise un large public et non plus une réelle légitimité ou appréciation des spécialistes.
Ma deuxième réponse concerne le cinéma plus « fragile ».
On peut en distinguer deux principaux types. Le film d'auteur qui tient particulièrement à la critique puisqu'il en dépend totalement. En effet, ce sont les critiques qui dans ce genre de cinéma offrent une réelle légitimité et une réelle valeur. La plupart des articles critiques de cinéma d'auteur apparaissent comme la vitrine mondiale de ces derniers, pour être repéré, il faut être critiqué. Dans un deuxième temps on peut parler des premiers films. Dans le cas du cinéma français, les producteurs qui investissent dans des nouveaux réalisateurs n'attendent pas de l'argent, ils attendent une critique. Ils s'attendent à ce que l'on parle du film. Car un manque d'entrée fait perdre de l'argent ; mais un premier film qui passe inaperçu et n'éveille aucune critique envoie directement le réalisateur à la poubelle.

Pensez-vous qu'une mauvaise critique peut réellement nuire à la carrière d'un réalisateur ?
Non. Du moment qu'il y a une critique c'est qu'on est vu. Que celle-ci soit bonne ou mauvaise c'est une critique. 
C'est l'absence de critique qui tue une carrière.

Nous avons aujourd'hui un grand nombre d'artistes qui font dans la provocation et qui s'attendent, voir qui souhaitent la critique négative. Sorrentino dit dans une interview «  Je sais que je fais du cinéma qui ne plait pas à tout le monde ». Qu'en pensez-vous ?
Je pense que c'est quelque chose de totalement sain. On veut entendre parler de nous et certains sont plus à l'aise dans la controverse et aiment éveiller les esprits de cette façon. Je pense ici à Maurice Pialat (A nos amours, Sous le Soleil de Satan..)
Mais on peut également parler de Jean Luc Godard (A bout de souffle, Le Mépris, Pierrot le Fou...). Je reçois souvent de jeunes gens qui souhaitent rencontrer Godard et je leur réponds toujours que le meilleur moyen pour cela c'est de lui écrire une lettre d'insulte bien rodée. Ceci a d'ailleurs été le cas avec Stephan Zag Denski qui écrivit en 2004 un pamphlet contre Godard. Ce dernier invita alors Mr Zag Denski qui se retrouva alors plongé dans une collaboration et la parution d'un ouvrage sur un dialogue entre lui et le grand réalisateur français.

Concernant Sorrentino, on lui a quelques fois reproché un certain manque de cohérence au niveau du scénario.
C'est bien (rire). Non en réalité je pense que la dictature du scénario est revenue depuis les années 80. La déstructuration du scénario était quelque chose de beaucoup plus développée dans les années 60 et c'est d'ailleurs l'un des plus grands rêves du cinéma français. Cependant bien sûr, pour des raisons économiques ceci restera un rêve. Mais à mon avis plus le scénario est écrit, moins le film est bon puisqu'il joue totalement contre la mise en scène. Oui je pense que le mal qui ronge le cinéma actuel est réellement la superpuissance des scénarios. 

Emma Renavand