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Moscou, une ville partagée entre nostalgie du passé et désir de modernité.

En 2014, le magazine Forbes a décerné le titre d’« homme de l’année le plus puissant du monde » à Vladimir Poutine, un homme qui nous fascine autant qu’il nous révulse. Il suscite la controverse, car tout semble lui réussir : guerre en Ukraine, intervention en Syrie… La Grande Russie est de retour sur la scène internationale. Mais si la Russie s’impose à nous au travers de l’actualité, il est étonnant de constater à quel point ce pays, à la fois si proche et si lointain, nous reste si méconnu.  Alors, comment vit-on à Moscou en 2015?

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La cathédrale du Christ-Sauveur, un des lieux emblématiques de Moscou.

Moscou, La Troisième Rome comme surnommée, capitale de la Russie et de l’ex-URSS, se dresse au milieu de nulle part. Située aux confins de l’Europe et aux portes de l’Asie, cette métropole tentaculaire de plus de 15 millions d’habitants est aussi le siège du pouvoir politique, avec le Kremlin, et concentre la plupart des grandes institutions politiques et financières. Moscou est une ville gigantesque : elle fait penser à première vue a une métropole américaine, avec ses autoroutes qui la traversent en son coeur, ses fast-foods et ses gratte-ciels; c’est un ensemble hétéroclite d’édifices modernes -construits après la chute du mur de Berlin et l’ouverture de la Russie au libéralisme économique - et d’austères bâtiments de l’époque soviétique. La ville est en pleine expansion et ne semble pas souffrir des sanctions économiques et de la chute du prix à l’exportation des matières premières, dont l’économie russe est grandement dépendante. Sur les larges avenues moscovites, les moteurs des quatre-quatre rutilants ronflent bruyamment. Dans le centre-ville, les puissantes berlines  s’agglutinent aux portes des grands hôtels, où se côtoient diplomates du monde entier et hommes d’affaires asiatiques.« Ici, on ne manque de rien, on ne sent pas les sanctions » dit Natasha*, 19 ans, étudiante en langue « mais le coût de la vie a augmenté ». Les prix n’ont en effet rien à envier à ceux des grandes capitales internationales, mais qu’importe pour Natasha «  Tant pis si les salaires ne sont pas très hauts et si la vie est chère, tant que tout le monde peut travailler. Ici, la crise n’est pas un problème, nous avons une bonne économie, et Poutine peut rendre notre économie encore meilleure». Les Russes ont-ils une vision faussée de la réalité économique? Quoi qu’il en soit, le samedi soir, la jeunesse branchée moscovite se presse dans les restaurants-clubs, où l’on dine sur fond de mesures électroniques. La traditionnelle soupe ukrainienne « Bortsch », s’accompagne de vodka, qui se boit au cours du repas, mais également de sushis ou de burgers. La chicha orientale est également très prisée. Le menu est un savant mélange entre tradition et modernité, à l’image de la ville. Moscou est  en effet une ville mystérieuse, et tout à fait paradoxale. Les grandes firmes multinationales ont investi leurs sièges dans d’anciens immeubles soviétiques, et, ici où là, se mêlent banques internationales et magasin de luxes avec musées et statues à la gloire de l’époque soviétique.

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Les tombes des grands hommes politiques soviétiques devant les murs du Kremlin, avec -au premier plan- Staline

Une lueur de nostalgie dans un nouveau FarWest du capitalisme sauvage.

« Il y a encore une grande nostalgie du communisme en Russie, particulièrement chez les personnes âgées, moins chez les jeunes » s’exclame Dina*, 19 ans, étudiante en économie. « Les personnes âgées ont vu l’effondrement du modèle soviétique coïncider avec un délitement de l’Etat et de son économie. Elles ont vu la Russie entrer brutalement dans un nouveau système, un système dans lequel elles ne se sentaient pas adaptées mais où il fallait agir pour survivre. Elles se sont senties délaissées. Au moins à l’époque, on était encadré, on se sentait en sécurité. C’était la bonne époque. Nous, les jeunes, ne connaissons rien de cela ». Cette nouvelle génération n’a en effet jamais connu cette époque. Les plus aisés aspirent à vivre à l’heure et selon les normes occidentales : ils voyagent, regardent des séries américaines et s’équipent en accessoire Apple. Ils parlent anglais et s’essaient au français, mais ils se désintéressent de la politique et cherchent  avant tout à s’enrichir. « La plupart des jeunes qualifiés veulent partir travailler à l’étranger pour gagner de l’argent, mais aucun ne souhaite vraiment y rester, nous aimons trop notre pays ».

Longtemps épinglée comme une ville corrompue et violente, Moscou a radicalement changé sous le règne de Poutine, qui veut faire de sa capitale la vitrine de cette nouvelle Russie, dynamique et conquérante. Les services publics se sont considérablement améliorés, le métro, disposant du wifi est remarquable d’efficacité. Les routes ont été élargies, le tramway installé, les bâtiments rénovés, et les monuments remis en valeur. Un important effort a été fait pour endiguer la criminalité du centre de la capitale. Les autorités se sont également attaquées à la corruption qui restait un frein au  développement du pays. « La corruption a beaucoup baissé, on ne peut plus payer la police et acheter des diplômes facilement, mais elle est encore très présente » assure Natasha « Beaucoup de Moscovites travaillent à Moscou et vivent en banlieue, car les prix de l’immobilier ont explosé. Chaque jour il y a d’interminables bouchons car les routes ne sont pas agrandies, et sont rarement rénovées après l’hiver. Il y a bien des projets, mais une grande part de l’argent du contribuable est détournée. Comme il n’y a plus assez de places en crèche, il faut obligatoirement payer un « surplus » aux autorités. Ou sinon vous attendez plusieurs années.

La méthode Poutine

Ce qui frappe à Moscou, c’est que l’on se sent à la fois dans et en dehors de l’Europe. Malgré le partage d’une histoire commune, une certaine distance géographique - Moscou n’est après tout qu’a 700 km de Varsovie - on se sent, à bien des égards, dans un autre continent, différent de l’Europe, et plus proche de l’Asie. La relation des Russes avec l’Europe est d’ailleurs, à cette image, assez singulière. «  Beaucoup de personne âgées n’aiment pas l’Europe » affirme Dina « mais pour les jeunes, c’est différent. Beaucoup de ceux qui n’y ont jamais voyagé n’aiment pas l’Europe. Ils se sentent plus attirés par la Chine et l’est de la Russie. Ils savent qu’il y a des choses qui se jouent là-bas, qu’il y a de la richesse à aller chercher. Là-bas, les portes ne sont pas fermées, pas comme à l’ouest »…. Pour beaucoup, la guerre en Ukraine a aussi marqué un éloignement avec la politique européenne. « La plupart de jeunes soutiennent Poutine en Ukraine. Il nous a redonné de la fierté. Avant, ma famille ne supportait pas Poutine, mais depuis, elle a changé d’opinion. Elle trouve que c’est un bon président » continue Dina. «  La presse occidentale ne dit pas tout, je l’ai vu de moi-même. Si notre gouvernement tue des journalistes, il y a eu également beaucoup de journalistes tués en Ukraine. Je connais beaucoup de jeunes qui veulent partir se battre en Ukraine, pour défendre leur patrie ».

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Le plus grand obusier jamais construit, le Tsar Pouchka ou « le Roi des Canon », dans l’enceinte du Kremlin.

En France, pour certains, il faudrait imiter la Russie et s’inspirer de la « méthode Poutine », afin de promouvoir une politique sécuritaire intransigeante, redresser l’autorité de l’Etat et l’indépendance de la nation. « Oui, on se sent extrêmement en sécurité à Moscou » selon Natasha, Poutine n’a pas attendu Manuel Valls pour installer des portiques de sécurité à l’entrée de chaque gare et aéroport, mais également à l’entrée de chaque métro, où l’on doit passer les portiques lorsqu’on dispose de bagage. La quasi-totalité des lieux de cultes, musées ou édifices publiques et culturels disposent également de ces portiques de sécurité. La plupart des magasins, même les plus petits ont également à leur service un ou plusieurs vigiles. Les grands hôtels peuvent en compter une dizaine.

En ville, la police est omniprésente et se fait de plus en plus visible au fur et à mesure que l’on se rapproche du Kremlin. La plupart des immeubles, même en banlieue, disposent d’une guérite, les allées-venues des habitants sont épiées en permanence. « Les habitants de l’immeuble se sentent en sécurité. Chez nous il n’y a pas de trafic de drogue, personne ne squatte les halls. Le trafic de drogue sévit toujours, dans les parcs ou dans les écoles, mais en hiver, cela devient vite compliqué pour eux » s’exclame Dina*. Si la surveillance a un prix, c’est celle d’une surveillance de tous les instants. A Moscou, l’ombre du Kremlin semble flotter en permanence au dessus de vos têtes. On sent encore dans les moeurs et les comportements, les 70 ans de communismes qui ont vu la généralisation de l’espionnage de masse, la suspicion d’autrui, et la dénonciation. Il faut partir à Moscou pour pouvoir apprécier pleinement les libertés qui sont les nôtres en Europe. Malgré cela, la violence n’a cependant pas disparu, elle sévit, comme partout, dans les quartiers les plus défavorisés où coexistent Russes et immigrés provenant des anciennes républiques soviétiques ou de Sibérie. Si cela ne saute pas forcement aux yeux, pour de nombreux jeunes Russes, il y a trop « d’immigrés », notamment des musulmans en provenance des pays caucasiens ou des Asiatiques. En Russie, il n’y a aucune honte à afficher ouvertement son racisme, dont sont souvent victimes les personnes dont l’apparence n’est pas « typiquement eurasienne ».

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Pas facile d'être opposant politique en Russie, ici devant la Douma, le Parlement Russe.

Les Russes avaient un choix à faire à la chute du mur de Berlin. Il ont goûté avec amertume à l’ouverture démocratique préservant les libertés  fondamentales mais ont connu l’instabilité politique, les dérives des « oligarques », l’insécurité et le désordre. Il ont renoncé à la démocratie et à certaines libertés pour choisir un pouvoir autoritaire mais rassurant. Ils ont choisi Poutine. La réalité est bien différente pour ceux qui ont décidé de s’opposer à son pouvoir. A quelques encablures du Kremlin, sur un pont, un parterre de fleurs, sans cesse renouvelées. Ici, Boris Nemstov est mort, c’était l’un des plus farouches opposants au président, le dernier d’une longue liste. Certains Russes se pressent et continuent d’allumer des bougies à sa mémoire. Une timide lueur de désir de changement dans un pays qui n’a jamais connu de vraie démocratie. 

 

Jean de la Taille

 

*Les prénoms ont du être modifié car les personnes ne souhaitaient pas que leurs identités soient divulguées.