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Le bus de l’Amitié judéo-musulmane.

Depuis maintenant plus de 10 ans, le bus de l’Amitié judéo-musulmane sillonne les banlieues françaises, prônant le dialogue et l’amitié entre musulmans et juifs.Créée en 2003 par le rabbin Michel Serfaty, accompagné de l’imam Mohamed Azizi, « l’Amitié judéo-musulmane de France » tente de briser les clichés et d’apporter une meilleure connaissance des nombreuses ressemblances religieuses et culturelles entre l’islam et le judaïsme.

L’Essonne, un des plus grands départements franciliens, un des plus diversifiés aussi, avec son lot de cités dites « sensibles » et ses zones pavillonnaires. C’est ici qu’on trouve la ville de Ris-Orangis, une petite commune comme les autres avec pourtant une singularité : dans la même rue se tiennent successivement une mosquée, une synagogue et un temple protestant. A quelques encablures se dresse l’Eglise catholique.Dans cette petite ville, les différentes communautés religieuses se côtoient paisiblement depuis des années, et cette proximité a amené les responsables religieux à entretenir entre eux un dialogue constructif vecteur d’un paisible vivre-ensemble.C’est pourtant non loin d’ici, sur les quais de la gare de Grigny, que tout commence, avec l’agression en 2003 de Michel Serfaty, spécialiste de littérature hébraïque et rabbin de Ris-Orangis.
Cette agression intervient alors dans le contexte du développement de ce qu’on appellera un « nouvel antisémitisme » dans le courant des années 2000 qui se développe en premier lieu dans ces  « territoires perdues de la République », sous fond de ghettoïsation, de misère sociale, d’ignorance, de paraboles. Ce nouvel antisémitisme est en grande partie issue d’une frange de la communauté musulmane, associant la figure du juif au sionisme et à l’impérialisme américain, avec comme moteur la récupération de la cause palestinienne, le tout souvent assorti d’une réelle frustration sociale s’exprimant dans les traditionnels clichés antisémites sur le pouvoir, l’argent et la réussite supposée de la communauté juive. Cette agression  fait surgir l’urgence d’agir pour le rabbin, et, avec le concours de Mohamed Azizi, l’imam de Ris-Orangis, il fonde « l’amitié judéo musulmane ». 

 

« Un nouvel antisémitisme ».

C’est à partir de septembre 2000 que l’on peut établir la naissance de ce nouvel antisémitisme, avec l’incendie successif de cinq synagogues dans la ville de Trappes. Le ministère de l’Intérieur recense quarante-cinq actes antisémites pendant l’année 2000. Ce chiffre s’établira à 950 actes durant l’année 2004. Une progression effarante, qui sera marquée aussi par l’enlèvement et l’assassinat d’Ilan Halimi en 2006. Entre 2000 et 2014 environ 10 000 actes antisémites seront recensés par l’Etat. Un triste record. Cette augmentation fulgurante du nombre d’actes antisémites  rend alors perplexes les responsables politiques et religieux qui tardent à réagir alors que l’opinion publique reste relativement indifférente. Ce nouveau contexte pousse également la communauté juive la plus exposée au repli communautaire, un repli à la fois identitaire et géographique, avec la fuite de nombreuses familles juives de quartiers dit  « sensibles » et le développement des réseaux d’écoles religieuses jugées plus rassurantes que les écoles publiques. Pour Michel Serfaty, le juif a tout bonnement « disparu de la rue ». Ce repli s’est également parfois accompagné d’un certain racisme anti-musulman et anti-arabe, bien qu’incomparable cependant. Ce ressentiment est fort dans la communauté juive originaire d’Afrique du Nord, car « l’expulsion » des pays arabes reste encore un douloureux traumatisme.

 

« Une coexistence pacifique durant des siècles ».

Dans le monde arabe, juifs séfarades et musulmans ont vécu en paix durant des siècles. Si la relation des deux communautés aura toujours était marquée par une certaine ambivalence, entre rivalité et coexistence, le sentiment d’une appartenance commune a longtemps prédominé. Aux ressemblances liturgiques ou théologiques se sont ajoutées  de nombreuses similarités culturelles, et la culture « judéo-musulmane » a connu bel et bien une existence fleurissante sur les rivages de « Mare Nostrum »,  la Méditerranée. Cette coexistence se brisera au long du 20ème siècle avec l’expulsion des juifs de la presque totalité des pays arabes et l’émergence du conflit israélo-palestinien, mais elle perdurera plus longtemps en France. Les trente années consécutives à la Guerre d’Algérie et l’exode des Français juifs d’Algérie verront un réel « vivre ensemble », c’est-à-dire un vivre en paix entre les Français juifs et musulmans, unis dans les pratiques culturelles et un désir d’intégration sociale dans la société métropolitaine. Il est important de rappeler cette réalité afin de comprendre que cet antisémitisme est relativement récent à l’échelle du temps, notamment en France. Ce qui ne rend pas caduque la question de l’inéluctabilité de cette séparation, à l’image de celle en vigueur actuellement entre chiisme et sunnisme au Moyen-Orient.

 

« Aux genèses de la création de l’amitié judéo-musulmane ».

C’est à l’occasion d’un petit déjeuner organisé avec les femmes musulmanes de l’association « Iqra » que le rabbin revient sur la genèse de son projet.

 « Au début, lorsque j’ai posé l’idée de l’Association judéo-musulmane, tout le monde a trouvé cette idée formidable. De nombreux responsables politiques et religieux se sont empressés de me proposer des lieux ou tenir des réunions, de beaux salons parisiens notamment. J’ai répondu que ce n’était pas dans les hauts lieux de la culture française qu’on risquerait de trouvait des jeunes musulmans antisémites. C’était dans les citées, aux pieds des immeubles qu’il fallait aller chercher ces jeunes pour discuter avec eux ». Le rabbin continue : « On nous a opposé de vives recommandations. Les renseignements généraux m’ont avertit qu’eux-mêmes ne se rendaient pas dans ces territoires. Ils m’ont dit que j’étais fou, que j’allais me faire lyncher ». Mais Michel Serfaty ne s’interdit aucun lieu. Depuis 2005, le bus de l’Association judéo-musulmane sillonne la France à l’occasion de « tours de l’amitiés », qui s’arrête dans chaque ville-étape, réunissant responsable religieux, intervenants locaux et jeunes des quartiers.  En 2014, ce sont entre 12 000 et 15 000 jeunes qui ont pu être rencontrés à l’occasion du « tour de l’amitié » à travers toute la France. Dans la grande majorité des cas l’accueil leur était favorable. Nombreux sont les jeunes musulmans tenant à donner une bonne image de leur religion, rejetant les discours de haine et d’antisémitisme. Si un dialogue constructif et apaisé s’est majoritairement noué, l’association a également été confrontée à des clichés récurrents et à des discours extrémistes. Il y a une « éducation de la haine du Juif dans certains quartiers selon Michel Serfaty. Cette « éducation » se greffe sur le rejet de la culture républicaine laïque, l’absence de réflexion sur sa propre religion et les relations qui l’unissent aux autres cultes. Une « défaite de la pensée » sous fond d’absence d’une réelle éducation civique et de misère sociale et intellectuelle. Cette « éducation de la haine du Juif » s’est parfois manifestée dans des propos d’une grande violence. « Il faut tous les faire disparaitre! » a-t- on pu entendre.

 

« Pour le moment, l’espoir est encore permis ».

Si souvent  l’incapacité d’établir un dialogue et faire raisonner ces individus radicalisés et contaminés par le rejet de l’autre parait décourageante, des lueurs d’espoirs sont permises.
C’est le cas du rappeur « Coco Tkt » (Julien Cocoa), ex-braqueur condamné à de la prison, notamment connu pour ses frasques sur Internet et son amitié pour l’humoriste Dieudonné dont il a témoigné en faisant une « quenelle » rue des Rosiers, lieu de mémoire de la communauté juive. « Coco Tkt » milite maintenant pour l’amitié judéo-musulmane. Il montre qu’un changement de mentalité est possible, comme en témoigne le clip « Changeons AJMF » ou le rappeur apparait au coté du rabbin pour prôner la tolérance et l’amitié entre juifs et musulmans. Cette association originale et pour le moins inédite met en évidence qu’une réconciliation est possible. Après tout si la réconciliation entre juifs et chrétiens a semblé impossible durant des siècles, elle est finalement devenue réalité. On célébrera cette année les 70 ans du concile Vatican II, qui purgera la liturgie catholique de toute référence antisémite. Ces progrès réalisés se manifestent bien en Essonne avec le développement de nombreux partenariats entre institutions catholiques et juives, et l’implication d’acteurs religieux catholiques dans « l’amitié judéo-musulmane ». C’est la volonté d’établir un dialogue inter religieux dans le cadre de la République qui anime les représentants religieux à Ris-Orangis. Parvenir à une meilleure compréhension des autres religions et des pratiques culturelles qui en découlent est essentielle pour préserver un « vivre en paix » de plus en plus menacé. C’est non loin de Ris-Orangis, à Grigny, que le tueur du magasin « Hyper Cacher » Amédy Coulibaly est né. Un « enfant perdu de la République » au parcours révélateur de la faillite du dialogue social, de l’échec de l’éducation et de l’abandon des quartiers. Pour Michel Serfaty, au volant du bus de l’amitié judéo-musulmane, il y a donc aujourd’hui plus que jamais urgence de continuer à agir.

 

Sources complémentaires : 

http://www.ajmf.org
http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2015-04-17-Racisme-antisemitisme

http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2015-04-17-Racisme-antisemitisme
http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20151231.OBS2113/le-rappeur-et-le-rabbin.html
http://www.canalplus.fr/c-emissions/c-le-grand-journal/pid5411-le-grand-journal.html?vid=1350629
http://www.letemps.ch/monde/2015/01/15/amedy-coulibaly-fabrique-un-terroriste

Les Territoires perdus de la République - antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire, ouvrage collectif sous la supervision d’Emmanuel Brenner, 2002
Juifs et Musulmans, si loin, si proche, documentaire Arte
La Nouvelle judéophobie de Pierre-André Taguieff, 2002

 

Jean De La Taille