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Les femmes peuvent-elles encore marcher en paix dans la rue ?

Sifflements, regards insidieux, propos obscènes, insultes, il est presque impossible pour une femme, aujourd’hui, en France, de circuler dans l’espace public sans être victime de harcèlement.

Rencontre  avec Clara Dragnev, membre du collectif « stop harcèlement de rue » pour comprendre les enjeux de ce problème social récurrent.

Cela commence en 2012, Sofie Peters, une étudiante bruxelloise en école de cinéma, décide de réaliser à l'aide de caméras cachées, un reportage sur la réalité vécue dans la rue lorsqu’on est une femme. La violence des propos sexistes qu’elle subit en traversant un quartier tel que « salope » « ptite chienne » etc provoquent des retombées médiatiques sans précédents. Des collectifs associatifs sont créés, et la parole des femmes se libère sur les réseaux sociaux afin de montrer l’étendue du problème. Clara m’explique, qu’elle aussi, comme beaucoup de femme, a pris connaissance du harcèlement de rue lorsqu’elle a fait des recherches sur internet suite à des insultes à son égard par des hommes attablés à une terrasse de café.

On définit le harcèlement de rue comme un comportement non désiré qui survient dans une situation de non consentement. Il ne faut donc en aucun cas confondre drague et harcèlement de rue comme le rappelle Clara, car il a pour effet de faire subir des interpellations hostiles de différents types : sifflements, injures, regards appuyés, etc...

Les victimes, la plupart du temps des femmes, subissent des violences verbales voir physiques à caractère sexiste, qui affectent leur droit à la sécurité et limitent leur occupation de l’espace public, en raison d’un environnement rendu intimidant, humiliant et dégradant pour leur propre dignité.

Le harcèlement de rue est-il vraiment un problème récent ? Non « il est revenu sous une forme nouvelle. Dans les années 60-70, dès qu'une fille était pubère, elle se faisait siffler, en particulier par les ouvrier de chantier. On y entendait une sorte d'hommage populaire Aujourd'hui c'est devenu plus agressif » explique la psychologue Maryse Vaillant.

En effet, aujourd’hui dans les transports en commun, il prend la forme d’attouchement sexuel par ceux que l’on appelle les « frotteurs » et bien que frottements, attouchement et agressions soient punies par la loi de 15 000 euros d'amende et 5 ans d'emprisonnement, 100% des utilisatrices des transports en commun en sont victimes comme le révèle le rapport du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes, publié en 2015. Premières victimes, les jeunes filles : une femme sur deux a subi une première agression dans les transports avant l’âge de 18 ans.

Or si la spécificité du harcèlement de rue reste toutefois de toucher toutes les femmes quels que soient leurs milieux sociaux, leurs origines, leurs physiques, ou leurs orientations sexuelles… Il n’existe pas non plus de profil-type du harceleur, on trouve en revanche des facteurs indirectement responsable du harcèlement de rue.

La première raison que l’on peut évoquer, ce sont les infrastructures. Clara m’explique que « la ville est construite par des hommes pour des hommes, par exemple la construction de place se fait sans éclairage public, malheureusement pour des questions d’environnement, alors que l’éclairage est nécessaire pour des raisons de sécurité. Les bancs à proximité de zone de passage ne sont pas utilisés par les femmes, car une femme à l’arrêt dans l’inconscient collectif est considérée comme une prostituée. Ces espaces sont vraiment propices au harcèlement. Il faut qu’il y est plus de femmes qui imaginent la ville de demain pour corriger ces faits ». De plus, le « désengorgement des lignes de métro par la création de nouvelles stations permet d’éviter les wagons bondés et donc réduit les chances d’un harceleur de se frotter à une femme ».

Deuxième raison constatable, le manque de « prévention, qui passe tant au niveau du harceleur, c’est-à-dire qu’il faut lui envoyer un message clair : le harcèlement de rue existe, et il est puni par la loi, c’est une grave infraction. C’est ce que les pouvoirs publics devraient faire mais ne font pas. »

Ensuite, dans ce processus de sensibilisation au harcèlement de rue, il faut « apprendre à la victime à hurler » ! En effet le principal handicap dans la reconnaissance du harcèlement de rue et la culpabilisation des victimes (heure tardives, état d’ébriété, habillement) voilà les principales raisons utilisées à tort contre les victimes par l’entourage ou même les gardiens de la paix en cas de dépôt de plainte. Pourtant « à partir du moment où un signe de rejet est exprimé par la femme et que l’homme insiste cela devient bien du harcèlement et dépasse le simple cadre de la drague.

Enfin, il faut apprendre aux personnes tierces à « réagir », car le problème de non-assistance à personne en danger est présent dans quasiment toutes les situations de harcèlement de rue.

Selon Clara, qui intégra le collectif « stop harcèlement de rue » à l’occasion de sa participation à un collage d’affiche, le harcèlement de rue manque cruellement de campagne de prévention à la télévision alors que cela pourrait enfin déculpabiliser les victimes.

On dit souvent des parisiennes qu’elles sont hautaines, mais en réalité  leurs comportements qui semble froid est le résultat d’expériences répétées du harcèlement de rue, car je considère que quand dans l’espace public je vais d’un point A à un point B, je ne demande pas à être draguée, je ne suis pas un bout de viande, je ne suis pas là pour faire jolie, je suis un être humain et le harcèlement de rue entrave mon droit fondamentale de circuler. 

Face à ce problème, aucune réaction de la part des hommes politiques, pire « il y a un décalage entre ceux qui appliquent les lois et qui n’emprunte plus les transports et le reste de la population ». Si l’investissement des politiques ne permet pas encore aux femmes de marcher en paix dans la rue aujourd’hui, la cause est soutenue par les hommes qui ne veulent plus être desservis par la minorité de harceleur et qui sont favorables à l’égalité et au respect mutuel entre homme et femme, et « c’est exactement ce que disait l’actrice britannique Emma Watson (ambassadrice à l’ONU pour promouvoir la parité et l'autonomisation des femmes partout dans le monde ») : He for She (lui pour elle) ».

Aujourd’hui pour lutter contre le harcèlement de rue « il faut se poser la question de la corrélation entre l’apprentissage de la sexualité et le harcèlement de rue, il ne faut pas stigmatiser certaines classes populaires mais il faut se demander à quel moment une éducation donné à certains n’a pas été donné à d’autres. Il faut se demander quelle image la société leur renvoie de la femme. Qu’ont-ils appris à l’école ? Que leur ont appris leurs parents ? Aujourd’hui, il y a presque « quelque chose de pédophile derrière le harcèlement de rue tant il commence tôt ». Par ailleurs, « on adore juger les autres pays et dirent « eux sont horribles envers les femmes » et nous, nous sommes un pays des droits de l’homme donc on ne supporte pas l’idée que les femmes ne soient pas en sécurité en France dans la rue ».

Fin de la rencontre avec Clara Dragnev, « It’s a man’s world » est diffusé dans le café au moment où nous nous apprêtons à affronter la rue à nouveau.

 

Alizée Milicia