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Spicee : un nouveau style de télé sur le net

Dans le monde de la presse et des médias pris dans la tourmente de la révolution numérique, un nouveau venu a fait son apparition en juin dernier. Il a pour nom Spicee et s’affiche comme une « webtélé » 100% digitale, 100% vidéo, la première en France à être pensée  pour  l’écosystème  internet.

Producteur, éditeur et diffuseur des programmes surtout internationaux qu’il choisit de mettre sur sa plateforme, Spicee s’adresse à un public d’abonnés ou à des acheteurs à l’unité et garantit son indépendance en excluant la publicité.

Chaque semaine sur sa page d’accueil, la webtélé propose à titre exclusif pour la France, plusieurs reportages et documentaires journalistiques réalisés au plus près du terrain et couvrant les multiples facettes de l’actualité à travers le monde. Ils sont rangés sous différentes rubriques : « Investigation », « Stories », « Lifestyle » ou bien « Sélect ».

Ces titres quelque peu sibyllins recouvrent un choix de vidéos originales, couvrant un domaine très large - du « street art » à la guerre du Yémen, et offrant la qualité des images télévisées, sous titrées en français et visibles sur ordinateur, smartphone, tablette et toute la gamme des mobiles.

La diversité des formats, du grand reportage d’investigation (52 minutes déclinables en plusieurs épisodes) aux sujets courts (5 à 13 minutes) répond aux modes de consommation et aux gouts divers d’un public « connecté internet » qui va chercher l’information à son rythme en priorité dans les réseaux sociaux et le monde digital.

 

Le modèle Spicee 

D’où viennent ils ? Qui les réalise ? La rédaction puise auprès de plusieurs sources : un  partenariat  avec l’agence Babel Press  la principale agence française de presse vidéo présente dans quarante cinq pays, des achats à l’étranger ou à des journalistes reporters indépendants qui viennent directement proposer leurs vidéos, mais aussi de jeunes auteurs qui apportent des idées de tournage originales. Spicee les aide à les réaliser en respectant leur liberté de création et les rémunère en conséquence. 

Spicee a pour origine la réflexion sur l’évolution de leur métier de deux journalistes expérimentés : Antoine Robin, ex directeur d’Havas productions et Jean Bernard Schmidt qui dirigeait la rédaction magazine de M6. Avec leur troisième associé, Bruno Vanryb, une figure marquante de l’économie software, ils ont choisi de se lancer dans l’entreprenariat internet. « Il y a une tradition française d’un journalisme de remise en question que nous voulons cultiver. Nous n’avons pas à rougir de ce que l’on peut faire en France par rapport aux grands medias internationaux » observe Antoine Robin.

La viabilité de cette start-up  repose sur leur double pari : fidéliser un public web payant en quête d’un journalisme de qualité et atteindre, sans recours à la publicité, le point d’équilibre financier dans des délais raisonnables. Un modèle économique proche de celui de Mediapart, dans un esprit proche de celui de « Vice ».

Ses fondateurs estiment qu’il existe dans l’hexagone et parmi les quatre millions et demi de français expatriés, un nouveau public, surtout jeune, intéressé par une information plus « épicée », un éclairage différent sur la marche du monde  - évènements, mœurs, tendances, portraits, faits de société - un public  un  peu délaissé par les grandes chaines de télévision, plus repliées sur l’actualité nationale et bridées par les diktats de l’audimat. Un public prêt à payer 9,90 € par mois, ou 96€ par an (moins pour les chômeurs et les étudiants) ou à acheter des sujets à l’unité (2,50€). Seront ils assez nombreux pour créer une véritable communauté de 25 000 « aficionados »  en l’espace de trois ans selon les projections du modèle initial ?

Le pari économique ne repose pas que sur eux. Côté capital, un premier tour de table a permis aux fondateurs de lever plus d’un million d’euros et d’attirer des investisseurs vedettes comme Xavier Niel, le patron de Free et Marc Simoncini, le cofondateur de l’entreprise Meetic. Côté ressources les ventes de sujets à l’étranger pourraient représenter 30% du chiffre d’affaires et Spicee envisage de s’implanter directement dans un certain nombre de pays pour y ouvrir des marchés de niches.

Comme toute la génération start-up, Spicee dont les bureaux sont à Paris, est bâti  sur un modèle d’organisation horizontale, aux décisions rapides, fédérant autour de l’aventure des gens de divers horizons professionnels  séduits par ce nouveau modèle.

L’équipe dirigeante fourmille de projets de développement et avance vite dans la sphère en perpétuel mouvement du monde de l’internet. Le dernier en date ? « Spicer’s » destiné à de jeunes vidéastes amateurs qui rapportent de leurs voyages des « pépites » que Spicee  sélectionnera et aidera  à monter  de façon professionnelle.  Ils formeront  à terme « la Spicee academy », une plateforme collaborative et un réseau d’apprentis journalistes auxquels Spicee aura donné leur chance de se former aux web télés.

Mais c’est surtout « Conspi Hunter » qui attire en ce moment l’attention de la sphère médiatique 

 

« Conspi Hunter », ou la lutte contre le conspirationisme

 Les  attentats de janvier et novembre 2015 ont vu naître une recrudescence des théories complotistes, un phénomène qui n’est pas nouveau, qui s’est considérablement aggravé après les attentats contre les tours du World Trade center en 2001  et qui tend à se généraliser.

Les théories du complot atteignent d’ores et déjà les cours d’écoles : les plus jeunes  sont les plus exposés et les plus sensibles à la dérégulation du marché de l’information et à la disponibilité de tout et n’importe quoi sur internet. Nombreux sont ceux qui croient que les attentats de 2015 auraient était commis par les services secrets ou le gouvernement français. Absence totale d’esprit critique ou mauvaise foi ?  Difficile d’en juger.

Quoi qu’il en soit, ce phénomène nouveau n’a que tardivement été exploré par les médias dits « classiques », et c’est là que Spicee tente de se distinguer, avec un dossier très complet issu d’un travail de longue haleine réalisé par le journaliste Thomas Huchon.

C’est un pari relativement risqué qu’il a pris avec l’équipe de Spicee. Pour tenter d’expliquer et de faire comprendre les rouages du phénomène conspirationniste  ils ont tout simplement diffusé un « faux » documentaire créé de toute pièce.  L’histoire ? La CIA a inventé le SIDA pour combattre Cuba, ceci expliquant le blocus de l’ile. Les cubains auraient trouvé en secret le vaccin contre le Sida. Les Etats Unis veulent maintenant le récupérer dans l’intérêt des grands groupes pharmaceutiques, ceci étant donc la vrai raison de la fin du blocus.

Supprimé moins d’un mois après, ce « documentaire » a mis en exergue la facilité de créer une fausse information sonnant vrai, si bien que de nombreux élèves y ont crû après qu’il eût été diffusé dans les salles de classes de nombreux établissements scolaires. Presque la moitié d’une classe est tombée dans le « piège », avant que le second documentaire explicatif des trucages  leur soit montré.

L’investissement pédagogique de Spicee sous la forme numérique répond aux habitus d’une nouvelle génération d’écoliers confrontés au danger de l’internet et dont l’éducation civique constitue un défi majeur dans les années à venir comme en témoigne le soutien du ministère de l’Education Nationale à ce projet. Et pour développer l’esprit critique, mieux vaut commencer tôt ! C’est pourquoi Spicee va lancer « Spicee college » pour éduquer les  10-12 ans  à l’info digitale et au décryptage d’images. Mais si vous êtes  trop âgés pour  profiter de cette pédagogie originale Spicee vous propose sur son site une série de reportages de qualité expliquant en détail le phénomène conspirationniste, et notamment les dernières théories post-attentats.

Spicee tente de briser le lien souvent distant entre les médias et leur public  et vise à créer une relation  privilégiée avec ses abonnés. Une forme de démocratisation  permise par les réseaux sociaux et l’internet, ainsi que par la taille encore modeste de la start-up.   

Bien que l’on puisse regretter en tant qu’abonné l’absence de contenus aussi variés que «Netflix » ou Amazone, Spicee mise sur un modèle nouveau, privilégiant la qualité des contenus, l’exploration en profondeur de sujets originaux et peu traités. C’est avant tout une autre forme de pari sur l’avenir !

 

Jean de La Taille