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Baudelaire : une œuvre toujours au cœur de l'actualité.

L’exposition "L'œil de Baudelaire" vous accueille au Musée de la Vie Romantique, rue Chaptal, du mardi au dimanche de 10h à 18 h jusqu’au 29 janvier 2016. Cela vous coûtera 6 € si vous êtes étudiant et 8 € dans les autres cas. Nous avons souhaité interroger les visiteurs du musée afin de comprendre ce que peut encore apporter l'œuvre d'un tel poète aujourd'hui. Alors, la poésie, la littérature ? Passions réservées à une population circonscrite ou vecteurs de valeurs communes rassembleuses dans des temps d'individualisme et de repli sur soi ?

Cette exposition principalement basée sur la perception de Baudelaire vis-à-vis de sa société contemporaine se situe à quelques mètres de la place Pigalle, comme un symbole pour un auteur qui nourrissait son art de la palette des sentiments humains et de sa vie dissolue. Celle-ci n'est pas consacrée qu'à la littérature, elle y a une place égale à côté d'autres disciplines. Plus large que littéraire, cette exposition nous montre la vision de Baudelaire sur ce qui se fait en peinture, en dessin, en photographie et en littérature à son époque. Cette dernière est divisée en quatre grandes thématiques marquées par la séparation en quatre grandes salles. Nous avons tout d'abord une partie sur les peintres à qui Baudelaire se rattachait dans son idéal artistique : Delacroix, Decamps ou Catlin qui peignaient souvent cet "ailleurs" coloré si cher à Baudelaire.

Une seconde partie a été dédiée aux critiques de Baudelaire sur les peintres de son temps (notamment Ingres, pour qui il n'avait aucune estime). Ensuite, une salle de dessins et de photographies sélectionnés pour représenter sa perception quotidienne de l'héroïsme. Enfin, une salle centrée sur sa poésie et ses lettres montrant sa vision désenchantée de Paris. L'exposition a donc un fil rouge établi, celui de nous faire découvrir comment le poète cherche à décrire la Beauté dans tout son caractère multiforme. Il écrit : "Celui-là[...] sera le vrai peintre qui saura arracher à la vie actuelle son côté épique et nous faire comprendre, avec de la couleur ou du dessin combien nous sommes grands et poétiques dans nos bottes vernies" (Salon 1845). Il cherchait donc la Beauté là où ne l'attend pas et nous sommes allés chercher le rassemblement à une époque où on ne l'attend plus.

Nous avons donc posé à plusieurs visiteurs de l'exposition la même question : "Considérez-vous cette exposition sur l'œuvre de Baudelaire comme un moyen d'évasion aux maux de notre temps ?". De manière assez claire, les personne interrogées ont rejeté le terme "évasion" et lui ont répliqué l'idée d'unité. Introspection dans les paroles et les confidences de ces visiteurs qui prônent la culture française comme socle commun ...

-" Évasion ? Ce ne sont pas seulement les expositions qui permettent de s'évader, il y a aussi la lecture à domicile, la famille ou encore les restaurants avec les amis. Moi je viens ici parce que j'aime les musées et parce que j'ai beaucoup de temps mais surtout aussi car c'est important la culture française, ça fait partie du patrimoine" (Chantal, retraitée).

-"Absolument, c'est un moyen d'évasion mais encore plus que cela. Vous savez, moi j'étudie la littérature à la Sorbonne et au départ la littérature, ça vient comme cela, comme une envie d'évasion, un plaisir personnel. Mais très vite, on se rend compte que la littérature a le pouvoir de tous nous relier et en cela, elle a une force immense". (Hugo, étudiant).

- "Mon pays aussi (la Chine) a une très grande richesse culturelle. Vous avez déjà été au Musée de Shanghai ? On pourrait passer des jours dans ce musée qu'on apprendrait des nouvelles choses encore et encore ! J'adore l'art et c'est pour cela que mon neveu me fait visiter ce musée et me traduit les affiches d'explication. La France a tellement de musées pour "s'évader" comme vous dites, ça peut être un musée du jouet, des confiseries....n'importe quoi ! Mais l'art ! L'art, lui, est spécial car il nous fait penser et ça, c'est essentiel car aujourd'hui on a oublié de penser" (Touriste chinois, traduit par son neveu vivant en France).

-" Oui un moyen d'évasion c'est sûr mais il faut préciser un moyen d'évasion pour tous ! J'en vois passer des gens ici dans ce musée et il y a des blancs, des jaunes, des noirs, des métisses, des albinos et toutes les couleurs que vous voulez qui viennent voir ce musée, ça c'est top". (Paul, personnel sécurité à l'entrée du musée).

-" Cette expo, c'est un moyen pour qu'on ait tous l'œil grand ouvert sur la modernité actuelle. Baudelaire analysait sa société et la pensait et je pense que nous devrions tous prendre le temps de faire pareil à l'heure actuelle." (Guide du musée " La vie Romantique").

Dans ces déclarations, un enjeu annexe à l'évasion dans les expositions de ce genre est visible : celui l'idée d'une littérature unifiant des personnes qui se trompent en ne pensant ne plus rien avoir en commun. Alors, évidemment que la poésie et la littérature restent des moyens d'évasion majeurs. Certaines personnes étaient si obnubilées par des tableaux qu'elles n'entendaient même pas notre question. Mais ces interventions nous montrent qu'on peut trouver dans ces disciplines, cette dimension analogue et trop souvent oubliée qu'est la capacité de liaison du patrimoine commun. Un patrimoine accessible à qui le souhaite peu importe la provenance sociale ou la provenance ethnique et qui participera à éclairer l'obscurantisme ambiant. Alors, pour ce qui est de l'œuvre de Baudelaire, quelle lumière éclairante peut-on y voir ? Peut-être un appel urgent à retranscrire le goût de l'ailleurs qu'avait Baudelaire en non plus un ailleurs de frontières mais en un ailleurs humain, retrouver le goût perdu de la rencontre avec l'humain.

Yoni Bastok