Bienvenue sur le site de l'université Paris Descartes

Le coin des auteurs

"Ce mois-ci, nous vous proposons de découvrir la nouvelle qui a gagné la première édition du Concours d'écriture organisé par l'association Artésienne . Le thème imposé était celui du corps. Le jury était composé de professionnels du monde des lettres (doctorants, professionnels de l'édition, lecteurs professionnels, etc...). Cette nouvelle gagnante a été proposée par Sami Beaumont, étudiant en 3e année de médecine dans notre université."

On en meurt

  L'homme est un tube. Patient et poussant sur son trône, il n'a plus rien d'un roi. Un sac percé enrobé de folklore anatomique. Un asticot au pouce opposable. Prédateur ultime couronné par Darwin, il n'en est plus au sacre. Ça ne va pas. Ça traine. Il étouffe, le tube. Plus d'air. Faut se détendre. Alors il se concentre, l'homme, il y met tout son coeur et toute son intelligence pour se relaxer.

  Quel pied, ce silence ! Quel pied, cette inégalable solitude qu'offre la petite pièce honteuse ! Le repos. Il n'y a rien à voir, rien à faire et ça change. Le long boudin replié sur lui-même, compressé par le quotidien, le vacarme, les chocs, les contacts abhorrés, les excréments canins sur le trottoir, les caniveaux charriant des tombereaux d'ordures, les cadavres de canettes, les claquements de portes, la puanteur entassée de ses congénères repoussants, les métros-citernes, les clochards, les camés, les cris des gosses, la crasse, les crosses ; ce sinueux tuyau tout contracté va pouvoir se relâcher.

  L'esprit, son impalpable fardeau, il le vide. Il s'allège le plus possible de ses réflexions hasardeuses. Il les chasse, fait le ménage. Le menton en appui sur son poing, il ne pense plus. Il attend, le regard bovin, inexpressif.

  Le stratagème fonctionne. L'air circule, s'échappe. Cruel espoir. Délivrance brève et décevante. Rien ne suit. Ça se complique. Il commence à avoir mal, le tube, de tous ses neurones. Ça ne peut plus durer. Faut abréger. Il redevient actif alors. Il s'agite sur place, il se ratatine, il se comprime de partout. Les vaisseaux se congestionnent, il rosit.

  Il se contracte par salves. Rose ! Fuchsia ! Rouge ! En vain. Il respire de nouveau.

  Il prend le journal. Diversion. L'air de ne pas y penser. La dissociation. Il se concentre sur le papier, comme si toute cette chienlit n'était plus son problème. Il "cruciverbise", l'air de rien. Il l'oublie, sa lumière engorgée.

  La douleur contre l'amnésie. Le boyau se tord et il le fait savoir. Le journal encaisse. Froissé dans tous les sens, il finit par se déchirer.

  L'homme le balance contre la porte. Il sert les dents. Il faut en finir. Il contracte tous ses membres, tous ses muscles, les yeux écarquillés, les mâchoires grinçantes, le cou tiré. Rouge brique ! Pourpre !

  Des gouttes de sueur perlent sur ses tempes, si grosses qu'on dirait des larmes. Et puis, non loin de là, inaperçu et inoffensif, silencieux, ridicule, un anévrisme se fait connaître. Il n'en peut plus de toute cette attention vainement portée aux basses oeuvres. Il s'énerve, se rompt.

  Le corps s'effondre en avant, crispé, la tête collée au sol, le derrière relevé vers le plafond, pantalon aux chevilles.

  De mauve, il devient bleu, puis gris et finit dans les vers.

  Bientôt, il sentira plus mauvais que ses déchets. Ultime ironie, privé de conscience, de contrôle, il se relâche enfin, se purge.

  Le corps est un tube avec des ornements périphériques. Des organes secondaires pour communiquer, se mouvoir, se reproduire. Et parfois l'un d'eux, étouffant de jalousie, craque.

Sami Beaumont