Bienvenue sur le site de l'université Paris Descartes

Il était une fois Alep…

Alep… Aujourd’hui la ville est tristement devenue le symbole du conflit qui déchire la Syrie depuis 2011. On voit les ruines des monuments qui s’étalent en unes des journaux, sans vraiment se rendre compte de leur poids culturel, on voit la division entre partisans du régime, rebelles djihadistes et rebelles dits modérés, sans réellement savoir que de nombreuses civilisations ont imprimé leur marque sur le tissu architectural de la ville, qui s’est construite sur cette mosaïque ethnique et religieuse. Pour mieux connaître Alep, je décide d’exposer le récit de Claude, globe trotteur et vidéaste amateur qui a passé 2 jours en Syrie en 2008, et celui de Rima Elkhouri, d’origine syrienne et dont la mère a vécu à Alep. A travers ces deux regards différents, ils nous redessinent à leur manière les contours de cette ville aujourd’hui détruite, tout en mettant en lumière les traditions ancestrales de ses habitants.

Claude se définit comme un vidéaste amateur, qui parcourt le monde, caméra à l’épaule pour retranscrire en vidéo ses voyages de Chine, de Sicile, ou encore de Grèce. Il publie ensuite son compte rendu sur son blog et sa chaîne Youtube « Video-Globe ». En mars 2016 il publie une vidéo « Syrie, la vie quotidienne des citadins d’Alep avant le conflit » : je décide alors de le contacter pour recueillir ses impressions sur son séjour à Alep.

Il visite Alep en 2008, 3 ans avant le conflit syrien. A cette époque, la cohabitation entre la population et les touristes se déroule sans encombre, Claude parvient à filmer sans contrainte l’intérieur des souks et de la mosquée au moment de la prière, ce qui l’a surpris au vu de l’intimité ordinairement demandé pour ce rituel. On peut y voir la cour intérieure de la grande mosquée où des femmes voilées foulent les dalles géométriques noires et blanches, portant leurs chaussures à la main, où des enfants courent sur cette gigantesque place dominée par le minaret, joyau historique d’Alep détruit en 2013 en raison de la violence des combats.

 Sur ses images, on y voit aussi la grande citadelle qui domine la vieille ville fortifiée et témoigne du pouvoir militaire arabe du XIIe au XIVe siècle. Autour de la citadelle se développe la cité où se côtoient vestiges de bâtiments chrétiens du VIème siècle, quadrillage des rues gréco romaines, portes médiévales et mosquées de la période ottomane, comme si chaque civilisation avait au cours des siècles déposé sa brique sur l’édifice d’Alep.

On y voit également les souks où se mélangent les touristes et la population, où l’on circule à pied, à dos d’âne, à scooter ou à triporteur, et où les voûtes de pierre qui les recouvrent renforcent leur caractère d’intimité. Les grosses lanternes au plafond, les couleurs chaleureuses des épices et des tissus offrent une ambiance chaleureuse.

Pour Claude, de culture occidentale, les 2 jours passés à Alep sont un véritable dépaysement. Les traditions culturelles le fascinaient, comme les derviches tourneurs dont la danse appelée samā , caractérisée par l'abandon de son égo ou des désirs personnels, et par un mouvement du corps en cercles répétitifs, censé imiter symboliquement des planètes dans le système solaire en orbite autour du soleil.

« Ô Alep, mon Alep »

 Rima Elkouri est chroniqueuse à La Presse. Dans une tribune intitulée « Ô Alep, mon Alep », elle nous retranscrit les souvenirs de sa mère enseignante qui a quitté Alep pour Montréal en 1967, une terre et une époque où personne ne connaissait la Syrie, encore moins Alep, une terre et une époque où ses élèves confondaient naïvement la Syrie et la Sibérie. Rima se surprend d’ailleurs à regretter cette confusion. Aujourd’hui, la Syrie et plus particulièrement la ville d’Alep, se retrouvent sous le feu des projecteurs du monde entier comme sous le feu des bombardiers du régime. Une triste renommée que l’on associe à une ville classée au patrimoine mondiale de l’UNESCO. Pour Rima, on croit connaître Alep par les images qui circulent en boucle dans les médias et sur les réseaux sociaux. Non, Alep ce n’est pas l’inhumanité, ce n’est pas Alep-Est d’un côté et Alep-Ouest de l’autre : c’est une ville unifiée construite sur une longue tradition de vivre-ensemble, sur le multiculturalisme des différentes confessions qui se côtoyaient sans heurt malgré un régime dictatorial.

Avec sa mère, Rima s’était promis un voyage intergénérationnel à Alep, pour se souvenir, pour remonter le temps. Pour, dit-elle, refouler les pierres millénaires de la Vieille Ville, racheter ces épices qui s’étendent par dizaines sur les étals des souks et offrent aux yeux de tous une palette multicolore.

Elle aurait aimé retrouver le fameux savon d’Alep. Ce petit pavé irrégulier, marron à l’extérieur et vert à l’intérieur, est décrit comme « le plus vieux savon du monde », inventé il y a 3500 ans. Le « saboon ghâr » mêle à la fois huiles d’olive et baies de laurier, ingrédients aux vertus médicinales reconnues. Sa fabrication, très complexe est transmise de génération en génération, reste inchangée à ce jour. Par les circonstances de la guerre, la production du savon est stoppée, mais son achat, au-delà des frontières syriennes s’apparente à un acte militant, un acte de solidarité, comme un fragment  d’histoire que l’on souhaiterait conserver au creux de la main. La psychanalyste française Françoise Cloarec publie à ce sujet en 2013 L'âme du savon d'Alep. Pour elle, la guerre ne doit pas nous dissuader de témoigner de l'immense richesse de la Syrie, bien au contraire. « Quelle peut être la force d'un savon, au milieu des horreurs et des drames ? Il recèle et restitue une part de l'âme de ce pays. » Malgré les siècles qui s’écoulent, malgré la guerre, le savon est intemporel et reste ancré dans l’histoire d’Alep. Cette histoire, Rima et sa mère auraient aimé la refaire, page par page sans tâche de sang  qui ne vienne ternir ce récit et sans déchirure qui ne vienne froisser son livre d’enfance.

« Elle aurait aimé qu'ils sachent, dit-elle en parlant de sa mère. J'aurais tant aimé aussi […]. Ils ne sauront rien de la poésie de cette ville. Ils sauront plutôt que le berceau du monde est devenu le tombeau du monde. »

 La ville d’Alep, maintenant totalement aux mains du régime de Bachar Al Assad, est totalement détruite par le conflit, et n’existe aujourd’hui qu’à travers les souvenirs qu’en ont les habitants, dont Rima et sa mère. Cette madeleine de Proust qu’elles entretenaient dans leur mémoire est dévorée par les massacres qui ont été opérés envers la 2ème ville de Syrie. On se souviendra plus d’Alep comme la ville symbole d’une guerre civile que par son rayonnement culturel.

« Ci-gît Alep », comme le titrait Libération le 14 décembre 2016, en lettres noires sur fond blanc. Ci-gisent les décombres des souks où Claude pouvait balader sa caméra et la mère de Rima acheter ses épices. Ci-gisent les corps de ces enfants qui autrefois se coursaient les uns les autres dans la cour intérieure de la Grande mosquée. Aujourd’hui, les civils ont pu évacué la ville par bus. Alep est devenue une ville fantôme, hantée par le spectre de la guerre.

 Aux nombreuses briques qui ont bâti le patrimoine et l’histoire d’Alep s’en ajoute une nouvelle. Elle est noire, toute noire, elle sent l’explosif, et elle se fixe sur l’édifice par le sang des civils d’Alep en guise de ciment. Ne les oublions pas.

 

Encadré : Histoire d’Alep

Les dominations des Hittites, des Assyriens, des Akkadiens, des Grecs, des Romains, des Omeyyades, des Ayyoubides, des Mamelouks et des Ottomans ont en effet successivement laissé leur empreinte sur la ville. Les Alépins vivaient en paix, et n’ont connu qu’une seule querelle sanglante entre chrétiens et musulmans, en 1850.

Le texte d’un voyageur allemand raconte que Soliman le Magnifique, célèbre sultan de l’Empire Ottoman dont Alep est intégrée entre 1516 jusqu’à sa dissolution après la 1ère Guerre Mondiale, disait qu’il voulait que son empire ressemble à un bouquet de fleurs, dans lequel chaque religion représentait une couleur différente. Outre cette richesse culturelle, Alep est aussi l’un des centres névralgiques de l’économie syrienne. La vieille ville possède l’un des plus grands marchés couverts du monde, véritable labyrinthe qui s’étend sur 17km. Sa localisation géographique entre la Mésopotamie et la Méditerranée en fait un carrefour où s’entrecroisent toutes les routes commerciales : la Route de la soie, du Caucase ou du pèlerinage à la Mecque.

 

Micheline Pham