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L'expansion évangélique : un phénomène mondial mais aussi français !

 A l'heure actuelle, à l’échelle internationale, on observe un très fort accroissement du nombre de pratiquants du Protestantisme Evangélique. Comment expliquer cette croissance ? Que se passe-t-il concrètement en France ?

Ces dernières années, et à de multiples endroits du globe, le Protestantisme Evangélique a connu un esor sans précédent dans le paysage des pratiques religieuses des populations. En Amérique Latine, plusieurs ouvrages, dont celui d'Ariel Colonomos(1) ,estime à près de 115 millions le nombre de protestants évangéliques. En ce qui concerne l'Asie, on passe à 200 millions, 100 millions pour l'Amérique du Nord, 170 millions en Afrique et 23 millions en Europe selon l'organisme officiel du Conseil National des Evangéliques Français (CNEF)(2). Quid alors de la France ? Ce même CNEF estime aujourd'hui à 650 000 le nombre de protestants évangéliques français. Mais ce n'est pas tant la proportion statistique de protestants en France qui est impressionnante ici mais son évolution. En 50 ans, la France a vu 1000 nouvelles églises évangéliques apparaître.

Éléments généraux d'explication du phénomène ?

Tout d'abord, rappelons la généalogie du Protestantisme. Le Protestantisme est généralement divisé en 4 sous branches : le Luthérianisme, le Calvinisme, l'Anglicanisme et l'Evangélisme (plus récent). Et au sein même de ce courant évangélique, il y a des sous divisions que nous n'aborderons pas ici mais qui compte notamment le courant pentecôtiste. C'est principalement ce sous-courant qui permet à l'Evangélisme d'atteindre ces statistiques. Pourquoi un si grand succès du Pentecôtisme et donc de l'Evangélisme ? Nous pouvons apporter à cette question, trois grandes pistes d'explications globales que nous soumettrons ensuite à l'expérience du terrain. La première est le fait que le succès évangélique puisse être expliqué par son fondamentalisme et son littéralisme qui entre dans une logique de "retour aux sources" ayant lieu actuellement dans de multiples courants religieux. La deuxième suit l'idée que le Protestantisme Evangélique est une religion qui insiste sur le bien-être personnel et sur un individualisme moral trouvant ainsi, dans la mentalité actuelle, un terreau tout à fait adapté pour sa croissance. Enfin, la dernière explication possible de cet accroissement est un maniement assez poussé des médias. Prenons pour exemple le nouveau phénomène du "télévangélisme", à savoir le fait que des pasteurs se consacrent exclusivement à la transmission de leurs messages sur des chaînes de télévision.

Confrontation avec le quotidien d'églises évangéliques belges et françaises

Nous nous sommes rendus dans deux églises évangéliques. Une belge, la "Christian Center Church" se situant dans la ville de Rhode-Saint-Genèse. Et une française, l'église évangélique de Boulogne-Billancourt, rue Georges Sorel. La première chose frappante lorsqu'on rentre dans une église évangélique est sa sobriété, sa discrétion et l'absence de tout élément ostentatoire. (le terme luxure me semble inapropriée je n’en ai jamais vu dans aucun lieu de cultes).

On retrouve l'héritage des protestations de la Réforme qui souhaitaient en finir avec un apparat dans les églises catholiques que les protestants trouvaient inutiles et provocateur.

Mais dans le prolongement de cette tradition de sobriété, l'Evangélisme se caractérise par une "sobriété" étendue jusque dans l'analyse des textes. Cette idée est très bien expliqué par Daniel, un pratiquant évangélique dans l'église boulonnaise qui déclare : « chez nous, ce n'est pas quelqu'un qui nous explique ce qu'il faut comprendre parce que tout le monde peut comprendre, il suffit de lire. On ne parle pas de ce que les textes veulent dire mais bien de comment on peut les utiliser tous les jours». Parfait exemple de littéralisme. L'importance du bien-être individuel est visible empiriquement par plusieurs choses rythmant le quotidien des protestants évangéliques. Cette idée ressort assez fortement dans les discours du pasteur dont voici un exemple, extrait d'un prêche donné dans l'église belge : «chacun d'entre nous ici souhaite le bonheur mais on ne peut pas s'appuyer uniquement sur son voisin et espérer qu'il le trouve à notre place. Seul nous pouvons le faire et c'est à faire dans la construction d'une relation solide avec Dieu». Ce bien-être individuel est aussi très présent dans les moments qui précédent le prêche, à savoir les moments de louanges où les évangéliques chantent, dansent et se congratulent dans l'église. Pour un observateur extérieur, ces moments de louanges peuvent paraître curieux mais ils ne sont que l'expression d'un sentiment de reconnaissance des évangéliques envers Dieu pour leur avoir permis de rester en vie jusqu'à présent. L'Evangélisme est une religion qui pense la vie dans sa positivité et non dans sa négativité. Le bien-être est donc encouragé par «la beauté de la vie, du fait que nous soyons encore là» (Michée, Eglise de Rhode-Saint Genèse). On peut donc voir assez clairement une corrélation entre ce chemin individuel vers le bien-être et la mentalité individuelle du capitalisme dominant. Enfin, concernant le maniement des médias, on peut faire remarquer que dans l'église belge, la prêche se fait sur base d'un support diaporama. Le pasteur a donc pu passer un film pour illustrer son propos. Cette église possède un site internet faisant usage de plusieurs moyens de communication (galerie photos, Newsletter, vidéos, ...).

Elément additionnel : l'auto-contribution

Au delà de ces causes extérieures à l'accroissement de l'Evangélisme, on notera aussi pour terminer une cause plus interne : une très forte capacité à réinvestir les valeurs transmises lors des prêches dans des actions de la sphère publique. Le Protestantisme Evangélique se nourrirait donc de lui-même. Tout d'abord, par une phase de transmission des pasteurs aux fidèles : les pasteurs donnent leurs avis sur l'actualité (méfiance sur tel ou tel politique, méfiance par rapport à Halloween considéré comme morbide), font venir des invités (ex : un des pasteurs a fait venir un réfugié de guerre d'Afrique Centrale pour témoigner), font passer des films (ex : sur le risque de voir leurs enfants se reconvertir aux contacts de classes trop hétérogènes religieusement). Et dans un deuxième temps, les fidèles eux-mêmes s'engagent grandement pour répandre autour d'eux cette parole. Cette démarche est bien sûr présente dans beaucoup de religions mais dans l'Evangélisme, ces tentatives de conversion par la parole, notamment lors de descentes en rue, ont une importance toute particulière. De nombreux évènements sont organisés presque chaque semaine (marches, descentes en rue pour parler de leur religion, distribution de tractes) autour de thèmes qu'ils jugent centraux. Ce faisant, par les conversions réussies, ils parviennent, de l'intérieur, à contribuer à l'amplification du phénomène.

Ref : 1) Ariel Colonomos, « Les évangélistes en Amérique Latine : De l'expression religieuse à la mobilisation sociale et politique transnationale », Cultures & Conflits [automne-hiver 1994.

2) CNEF, Conseil National des Evangéliques Français, http://www.lecnef.org/les-protestants-evangeliques/92-statistiques-internationales, [en ligne], consulté le 28 janvier 2017.

Yoni Bastok