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Street Art : Quand l’art part à l’assaut de nos rues !

Le 21 janvier, au lendemain de l’investiture de Donald Trump s’organisait la Women’s March dans plusieurs villes des Etats-Unis. Ils étaient près d’un million à battre le pavé de Washington, pour faire entendre leur voix au président nouvellement élu. Au milieu des bonnets roses des membres du Pussy Hat Project et  des slogans contestataires, des affiches tricolores bleu blanc rouge surplombent les rues noires de monde. Des portraits de 3 femmes issues de communautés mexicaines, musulmanes et afro-américaines qui cristallisent tout ce que Donald Trump rejette.

L’auteur de cette série de posters n’est autre que Shepard Fairey, célèbre artiste qui s’était engagé en faveur de Barack Obama en 2008 par son poster HOPE. Intitulée « We the People » (Nous le peuple), en référence aux premiers mots de la Constitution américaine, la campagne vise à lutter contre « la haine, l’islamophobie et le racisme » qui sévissent l’Amérique et qui retrouvent un second souffle suite à l’election de Donal Trump.Cette initiative nous montre que l’art peut être vecteur d’un message politique. Fairey dit d’ailleurs qu’il espère que l’humanité l’emportera que la peur qui fige le pays. Outre cette série de posters, Shepard Fairey a distillé plus ’un million de ses célèbres stickers OBEY. Il recouvre également les murs de ses œuvres anti-guerre, anti-publicité. Il est l’une des figures de proue de ce qu’on appelle le Street Art, nouvelle forme d’expression ‘underground’ et clandestine, à portée souvent politique et contestataire.

Street art anti-trump

 Même si certains artistes réfutent la portée politique de leurs œuvres, une partie d’entre eux n’hésitent pas à s’armer de bombes et de pochoirs pour exprimer leurs revendications et étaler sur les murs des rues une proposition de leur « utopie urbaine ». Véritable galerie à ciel ouvert, la rue offre aux artistes un terrain de libre expression immense, accessible à tous, brisant ainsi la frontière entre l’artiste et le reste de la société, et désacralisant l’art. Dans le Street Art, c’est l’art qui vient à la rencontre du spectateur, et non la relation inverse où le spectateur entre dans une galerie. L’art urbain s’extirpe de sa toile blanche conventionnelle et s’affranchit des murs du musée en même temps qu’il s’affranchit de la légalité. On connote souvent le Street Art comme un « art contestataire », du « vandalisme » voire même « d’art terroriste » pour les œuvres les plus engagés. On compare même ce mouvement au punk. Le Street Art prend ses racines vers la fin des années 60, dans les quartiers défavorisés de New York : à cette époque, pas d’œuvres à proprement parler mais des graffitis, des tags de pseudonymes stylisés qui ornent les murs, les rames de métro, les bus. Ceux qui se cachent derrière ces signatures veulent montrer qu’ils existent et cherchent une reconnaissance sociale.

Vers le milieu des années 70, les graffitis s’anoblissent, ils sont plus grands, plus colorés, plus créatifs, et leurs auteurs aspirent à être reconnus en tant qu’artiste à part entière. Parallèlement à Paris surviennent les premiers pochoirs peints à la bombe par des étudiants qui veulent véhiculer leur message politique. En 1976 le sociologue français Jean Baudrillard donne au graffiti ses lettres de noblesse en parlant « d’insurrection par les signes ». Aujourd’hui à l’ère des réseaux sociaux, les œuvres de Street Art fleurissent la toile et les artistes de plus en plus reconnus. Le magazine Vanity Fair place d’ailleurs JR, street artist à qui l’on doit le Inside Out Project ou la disparition trompe œil de la pyramide du Louvre, comme 2ème personnalité française la plus influente au monde. Parmi les artistes les plus célèbres, Banksy est l’un des plus engagés : libertaire, anti-capitaliste, anti-système, ces œuvres résonnent par leur message et raisonnent les esprits. De lui on ne sait rien puisqu’il cultive le mystère autour de son identité. On sait qu’il est né en 1947, qu’il est blanc et britannique, qu’il n’a pas de portable pour préserver son anonymat. L’art de Banksy repose principalement sur des pochoirs artisanaux. Ses œuvres mêlent poésie, humour et soulèvent des problèmes de société : les migrants, la guerre du Vietnam, l’intrusion à la liberté d’autrui. Parmi ses figures récurrentes, le rat.

L’artiste soulève des analogies entre le rat, anagramme de art, et les street artist : tous deux sortent et opèrent la nuit, et sont chassés, persécutés par les autorités. Sa figure miniature fait aussi du rat l’animal qui montre les chemins les plus dissimulés, les passages secrets, invitant ainsi le spectateur à le suivre. Banksy n’hésite pas non plus à prendre position contre l’univers enchanteresque de Disney. En 2006, il installe dans le parc en Californie une pompée gonflable représentant un prisonnier du Guantanamo, prison américaine basée à Cuba. La figure n’a pu rester qu’une heure mais cela était suffisant pour interpeller l’opinion. Plus récemment, en août 2015, il crée avec une cinquantaine un parc d’attractions éphémère à côté de Bristol, sa ville natale. Aux antipodes de Disneyland, Dismaland est une contre-utopie de l’univers des contes de fées : on y retrouve les mêmes emblèmes du monde de Mickey, le château de la Belle au Bois Dormant, lugubre et sombre, Cendrillon renversée du carrosse, la petite sirène déstructurée par les eaux polluées. Ce parc, Banksy l’a voulu à l’image de la société : « C’est décousu, incohérent et narcissique, donc peut-être qu’on y est presque. ». La grande roue tourne à l’envers ; dans le carrousel, un ouvrier transforme des petits chevaux de bois en lasagnes, la pêche aux canards se pratique dans une marée noire… C’est pour cet espace ludique et cruel que Banksy a imaginé l’une des œuvres les plus frappantes : un bassin de petits bateaux télécommandés surchargés de migrants, entourés de noyés.Si l’art continue d’interroger sur la politique, cette relation ne s’effectue qu’à sens unique : en effet l’art, et plus largement la culture ne semble pas occuper une place prépondérante dans le débat public. L’art reste néanmoins une arme douce, qui parle plus qu’un bon vieux discours politique.

Micheline Pham