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Double Je au Jeu de Paume

Jeudi 23 mars, 18h. J’ai rendez-vous au Jeu de Paume à Paris.

Situé dans le Jardin des Tuileries, ce lieu d'exposition d'art contemporain et de photographie est d’une beauté discrète. Loin de la ferveur de la place de la Concorde, me voici à admirer cette architecture historique construite en 1861 sous le règne de Napoléon III, et consacrée à l'art dès 1909. Mais ne vous y trompez pas ! Cette bâtisse du XIXème siècle recèle des trésors des temps modernes. Loin du classicisme de cette époque, l’entrée donne le ton et offre une ambiance contemporaine épurée.

J’en oublierai presque mon rendez-vous avec la responsable du service éducatif Sabine Thiriot, également historienne de l’art, qui m’accueille chaleureusement. Nous nous installons dans le café en mezzanine, à l'écart des mouvements de foule.

Elle me présente les multiples activités de ce centre d’art. Mon intérêt se porte particulièrement sur les cours du jeudi soir que Sabine et son équipe proposent au grand public. Ça tombe bien, nous sommes jeudi. Je découvre une approche transversale dans les cycles proposés, avec des volets composés d’entités à la fois fondatrices et originales.

Deux bonne nouvelles : l'entrée est gratuite aux expositions et au cinéma pour les étudiants et les moins de 25 ans inclus, le dernier mardi de chaque mois.  Pour les sessions du jeudi soir, l’inscription peut se faire soit à l’année soit par volet.

Sabine Thiriot attire mon attention sur le fait que le public est très diversifié et cette convergence de profils variés enrichit les échanges.

19h, le musée ferme ses portes et voici que ces visiteurs hebdomadaires arrivent à pas de loup. Ce lieu leur appartient le temps d’une soirée hebdomadaire. Le crépuscule accentue ce sentiment de privilège presque illégitime et c’est dans un silence sublimé que l’acte II commence.

Je me dirige vers l’auditorium feutré, intime avec sa lumière tamisée et ces fauteuils rouges. Sabine Thiriot aborde les trois cours précédents consacrés aux arts visuels ainsi que les deux artistes Peter Campus et Eli Lotar, que nous découvrirons d’ici quelques minutes. Le public est silencieux et attentif. Je ne peux m’empêcher de faire un parallèle avec les amphis que je fréquente à l’Université. Comme dire….le contraste est saisissant !

Eli LOTAR : entre réalisme et onirisme

Nous formons deux groupes qui se croiseront entre les deux expositions. Eve Lepaon, historienne de l’Art, sera ma guide. J’accompagne une vingtaine de personnes âgée de 17 à 65 ans dans ce parcours thématique qui marque le troisième temps de cette soirée. A ma grande surprise, il y a autant d’hommes que de femmes, autant de profils différents qui confirment cette mixité. Certains acceptent de répondre à mes questions à la fin de la visite. Pour l’heure, je découvre les photographies de Eli Lotar.

Ce que je retiendrai de cette heure passée avec cet artiste, ce sont ces cadrages originaux qui mettent en lumière les matières, les composants, où l’organique et la géométrie cohabitent. Il décontextualise et décompose le mouvement. Proche des surréalistes, il détourne la vision, tente d’accéder au monde imaginaire, au monde cérébral abordé par André Breton. Entre réalisme et onirisme, il cherche à faire éclore l’expression artistique sans le contrôle de la raison. « L’inquiétante étrangeté » de Freud inspire Lotar. Cinéaste reconnu grâce à sa collaboration avec Luis Buñuel et Jacques Prévert, Lotar sera un membre actif de l’Association des écrivains et des artistes révolutionnaires. Nous passons de salle en salle, escortés par la guide et la surveillante. Je prends conscience que ce n’est pas une simple ballade initiatique mais bel et bien une visite guidée personnalisée parmi des œuvres exclusives, des photographies, des films et des portraits de l’artiste réalisés par son ami Giacometti. La transition est toute trouvée puisque nous passons du film « Aubervilliers » (1945) de Lotar à un film expérimental "Three Transitions" (1971) de Peter Campus. Autre ambiance, autre style. 

Peter Campus : la transformation perpétuelle

Peter Campus est l’un des artistes contemporains les plus importants, précurseur de la vidéo. Cette exposition est la première en France, et à ce titre au moins exceptionnelle !

Surprise par cette découverte artistique, je descends avec mon groupe toujours aussi silencieux, la guide, toujours aussi enthousiaste pour décrypter les œuvres de cet artiste. Nous voici encerclés par des vidéos, des écrans et des caméras de surveillance des années 70-80. Nous traversons cinq salles pour vivre dans chacune d’elle des expériences des plus étonnantes, des plus provoquantes. Elles nous manipulent, nous invitent à faire face à nous-même, face à nos interrogations sur l’identité, l’image de soi et la perception. Mon regard interagit maintenant avec la sensibilité et l’émotion d’un autre, l’artiste. « L’homme au centre de l’univers n’est jamais qu’un composé de points de vue en transformation perpétuelle » aime à dire Peter Campus.

Réveiller le silence des visiteurs

Je ressors bouleversée par ces mises en scènes saisissantes. Je n’ai pas vu les deux heures passer, et me voici dans le hall d’entrée, face à ces hommes et ces femmes dont je vais réveiller le silence. Celles et ceux que j’avais sollicités m’attendent. Ingénieur, étudiante en terminale, professeur d’art dans un lycée, designer dans une société de production, les profils sont hétéroclites.  Chacun me parle de ce qui l’a amené à s’inscrire. Tous sont unanimes sur la qualité des cours et la richesse des expériences qu’offre le Jeu de paume. Je sors sous une pluie battante. Paris est sous l’eau depuis deux heures et moi sous un déluge d’images inventives. 

Je ne peux que vous inviter à vous rendre au Jeu de Paume et sur leur site http://www.jeudepaume.org

L’expérience fera écho en chacun d’entre vous.

Valérie Leclair