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La sociologie de la religion : un guide pour une analyse objective.

A l'heure actuelle dans les médias, les politologues sont les principaux commentateurs des actualités religieuses. Pourtant, la sociologie, depuis ses origines,  s'est aussi attelée à définir, inventorier et classer les concepts religieux.  Fondamentalisme ? Radicalité ? Sécularisation ? Ces termes qui submergent le monde médiatique, la Sociologie de la Religion les traite scientifiquement. Pour en discuter, nous avons rencontré Jean-Michel Morin, Professeur de Sociologie de la Religion à Paris Descartes.

Les débats sur la religion ne sont pas caractéristiques de notre époque. Déjà au XIX ème siècle, les grands penseurs du phénomène religieux comme Marx ou Durkheim écrivaient des ouvrages comportant des thèses polémiques et en compétition. A l'époque, le débat portait sur la question : "A-t-on raison de croire ?" Par la suite, la sociologie va progresser heuristiquement et se détacher petit à du débat de surface "pour/contre" les croyances pour questionner de façon plus directe et plus profonde les pratiques elles-mêmes. C'est dans ce contexte de spécialisation des débats que depuis les années 70, les sociologues s'affairent à comprendre le concept maître de la Sociologie de la Religion moderne : la sécularisation.

La sécularisation

- Qu'est-ce que c'est ? Comment cela se traduit dans la vie quotidienne ? "Cela veut dire : «élimination de toute trace du religieux dans la vie sociale». Cela signifie beaucoup de choses, lorsque les individus partent en week-end à la Pentecôte, ils ne savent même pas ce qu'est la Pentecôte. Quand on leur dit : «Pâques»,  ils vont penser œufs en chocolat mais sans plus savoir que cela correspond à la résurrection du Christ. Donc un monde sécularisé n'a plus de repères, de références religieuses."

- Sécularisation ≠ Laïcité "La laïcité est juridique, c'est la séparation de l'Eglise et de l'Etat. En France, on mélange beaucoup les deux, on dit «il est pour la laïcité» si il veut empêcher les gens de montrer leurs signes religieux, alors que c'est autre chose."

- Toutes les religions s'exposent-elles à la sécularisation ? " Le Christianisme est certaienement le candidat le plus exposé à la sécularisation parce que le dogme lui-même autorise une telle liberté critique et fait tellement appel au consentement de la personne qu'effectivement, elle peut y compris consentir à partir[...]D'autres religions plus disciplinées sont sans doutes moins exposées à la sécularisation car elles ont d'avance un peu immunisé la pratique contre une sécularisation possible".

- Quelles sont les causes de la sécularisation ? Quelles sont les conséquences ?  "Vous avez quelqu'un qui n'est pas un sociologue, qui est un philosophe et qui a fait une thèse où il inventorie les causes de la sécularisation. Il s'agit de Olivier Tchannen.[...] Cela peut être parce que Dieu «est mort», ou parce que la révélation n'a plus autant de poids, ou car la science ayant pris plus de poids, il faut se baser sur la raison pure. Et s'engager face à un mystère devient moins nécessaire,.... Quant aux conséquences, le sociologue Daniel Hervieu Léger nous dit que la sécularisation peut mener à la folklorisation à savoir mettre une robe blanche pour son mariage mais plus du tout en référence à une liturgie, cela devient du rite pour du rite. Ou cela peut mener à la patrimonialisation, à savoir visiter le Mont Saint Michel parce que c'est très beau mais sans savoir que c'est une abbaye. [...] De plus, on peut dire que la sécularisation entraîne la sécularisation. Moins on croit, moins on pratique, moins on pratique, moins on a envie de se lancer."

 - Le concept de sécularisation fait-il consensus ? "Vous avez les heures de gloire de la sécularisation dans les années 60, 70, 80 [...]Et déjà à l'époque, ils n'étaient pas d'accord entre eux pour dire sur quels ressorts cela s'appuyait. Mais encore plus maintenant, aucun sociologue n'est d'accord sur toutes les caractéristiques et surtout sur les projections d'avenir. L'imprudence des sociologues des années 70 a été d'annoncer que la sécularisation allait être mondiale. On voit bien qu'ils se sont lourdement trompés.[...]. Mais cela n'enlève rien à la qualité du concept car localement, et surtout en France, on vit dans un pays très sécularisé."

Nous ne vivons donc pas, comme on l'entend souvent, dans un monde totalement sécularisé. L'Asie, l'Amérique du Sud et l'Afrique connaissent même un retour en force du religieux. Cependant cette sécularisation est bien présente en France. Mais alors, est-ce que la sécularisation française n'est pas contradictoire avec ce que beaucoup de médias appellent : "la montée du fondamentalisme" ? Est ce que la sécularisation ne devrait pas avoir un rôle d' affaiblissement des croyances ?

Fondamentalisme

- Fondamentalisme ≠ radicalité : "Un Fondamentaliste, c'est quelqu'un, de quelque religion qu'il soit, qui a tendance à revenir aux dogmes, aux fondamentaux, à l'essentiel du message et à vouloir s'y tenir sans chercher des adaptations à l'ère du temps ou aux mentalités.[...]. Radicalité sous la plume d'un journaliste français, cela veut dire aller s'entraîner en Syrie et revenir faire des attentats en France. Mais on peut aussi être radical en amour, en cuisine, ... Mais admettons ce terme car c'est tout de même celui-là que juridiquement, on est en train d'installer en disant "cellule de déradicalisation".

- Etre fondamentaliste est logique :" Les sociologues actuels tels Olivier Roy font remarquer qu'un religieux cohérent est forcément un peu fondamentaliste. Ce n'est pas qu'il veut agresser qui que ce soit ou même convertir qui que ce soit. Un juif qui dira qu'il y a 10 commandements et pas un onzième sera fondamentaliste. Mais pourquoi ne le serait-il pas ? C'est même assez logique qu'il le soit."

- Spectre du fondamentalisme :"Il peut y avoir un fondamentalisme plus inspiré par un esprit qu'il faut approfondir (Christianisme) et un fondamentalisme plus textuel (Judaïsme, Islam).

Conciliation Sécularisation / Fondamentalisme : " Pour Olivier Roy, les fondamentalistes d'aujourd'hui ne s'approprient pas tant que cela les textes. Ce n'est pas au nom d'une lecture approfondie qu'on devient fondamental [...] On est fondamental d'un texte qu'on connaît mal, c'est la grande thèse d'Olivier Roy, et moins on le connaît, plus on va être fondamentaliste. [...] Moins les gens connaissent et plus ils sont fondamentaux, peut-être aussi en réaction à la sécularisation : ils se sentent menacés par des gens qui n'y croient plus, ils en rajoutent. C'est ce qu'ils appellent la «Sainte Ignorance», cela va bien avec une certaine forme de fondamentalisme de ne pas être trop au courant du contenu du message."

La sécularisation et le fondamentalisme, loin d'être contradictoires, sont associés dans une certaine mesure: la non-connaissance du texte accroît le fondamentalisme. Cette thèse est assez bien illustrée par le cas extrême où le fondamentaliste devient radical. En prenant l'exemple du djihadisme, on a pu observer que les personnes y adhérant connaissent très mal les textes religieux. Dans un contexte où la religion en France est bien trop commentée par des spécialistes aux analyses approximatives, souvent basées sur leurs jugements personnels, les travaux en Sociologie de la Religion doivent servir d'éclairage dans ce brouillard sémantique.

Yoni Bastok