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Edito - La révolution Tunisienne de l'intérieur

par Amina Ben Salah

17 Décembre 2010 : Tout va bien dans le meilleur des mondes.

Aéroport Paris-Orly. Je rentre à Tunis passer les vacances de Noël, comme d'habitude.

Vol habituel, arrivée habituelle, passage par la douane tunisienne habituelle, je récupère mes bagages et retrouve mes parents à l'arrivée. Rien de nouveau dans mon petit pays : toujours les mêmes portraits du président pour m'accueillir, toujours sa couleur favorite, le mauve, omniprésente.

Une fois chez moi, mon père me parle d'un jeune homme qui se serait immolé le jour même.

C'est déjà arrivé plusieurs fois en Tunisie, mais on en a à peine entendu parler, les médias ne relayant jamais ce genre d'information.

Alors, tristement, ça ne me marque pas.

Les infos n'en parleront pas. Le Journal télévisé se contente, comme tous les soirs, de nous montrer ce que le président au pouvoir depuis 23 ans et/ou sa femme ont inauguré ou visité. Je pense n'avoir jamais regardé un JT en entier. Car de toute façon en Tunisie, tout va bien.

 

22 Décembre 2010 : Le calme apparent.

 Je me ballade à Sidi bou Saïd, banlieue de Tunis : c'est calme.

Les gens commencent à parler de certaines révoltes au centre du pays, mais personne ne s'en inquiète, on n'ose pas prendre position.

Enfin, ils ne parlent pas. Non, ils chuchotent. En Tunisie, on ne parle pas politique en publique. Ni en taxi, une partie d'entre eux étant des policiers en civil prêts à vous embarquer si votre langue venait à se délier. On regarde toujours autour de soi avant de s'aventurer à prononcer le nom du président.

« Big Brother is watching you », disait Orwell.

On entend dire qu'un deuxième jeune chômeur se serait tué, par électrocution.

Pas un mot dans les médias, encore. Tout se sait par bouche à oreille, sans aucune certitude.

Mais Internet s'éveille : les jeunes commencent à essayer de s'informer en s'échangeant les informations via Twitter et Facebook notamment.

Un grand nombre de sites internet sont censurés en Tunisie. Ils sont « 404 not found » (message qui s'affiche). C'est le cas de Youtube, Dailymotion, de certains profils Facebook de « cyberactivistes » et de nombreux autres sites. Même Facebook avait été censuré à une époque.

 En cette période d'effervescence du centre du pays, le nombre de sites censurés ne cesse d'augmenter. On personnifie même le « censeur d'internet » et on le nomme « Ammar ».

« Ammar is watching you », dit-on.

 

28 Décembre 2010 : Premier Discours du président.

On apprend que le président s'est rendu au chevet de l'immolé, dont le nom commence à devenir célèbre, Mohamed Bouazizi, et qu'il donnera un discours ce soir :

Tout le monde attend ce discours avec impatience : comment va-t-il répondre à cette misère qui s'exprime enfin, celle du centre du pays, mais aussi à une demande de dignité que tout un pays commence à murmurer ?

Ses discours sont aussi rares que ses cheveux blancs ; il n'en fait qu'un à deux par an, pour les fêtes.

S'il fait un discours, c'est donc qu'il a conscience que ces revendications sont sérieuses.

Toutes les familles attendent devant le poste TV : ça y est, il est 20h, il va parler.

Assis derrière son bureau, il fait un discours totalement détaché de la réalité : il nie tout, les insurgés ne sont que des terroristes qui veulent plonger le pays dans le chaos. Ils seront donc sévèrement réprimés.

Son discours était tellement vide de sens, que la seule chose qui nous ait marqué, c'est la sonnerie de son téléphone portable qui a retenti au milieu de son discours.

Le lendemain, il fera un remaniement ministériel, mais rien ne calmera les choses : nous n'avons pas été entendus.

La révolte continue à se propager dans le pays, mais Tunis reste calme.

 

Du 6 au 9 Janvier : Retour à Paris et course à l'information.

Je suis de retour à Paris, rentrée universitaire oblige.

J'ai laissé derrière moi une Tunisie révoltée, un Tunis qui s'éveille timidement.

Internet devient véritablement notre arme :

Les informations commencent à circuler sur internet : on s 'échange des informations entre villes, on comptabilise les blessés et les tués lors des manifestations, et on publie même des photos de martyrs : Internet cristallise les colères.

Le hashtag (mot clé) « Sidibouzid », rendant hommage à la ville qui a initié la révolte,  ou encore « Jasminrevolution » explosent sur Twitter.

On atteint un point de non retour : les gens ont eu accès à des informations, à des photos, se sont réveillés et ne sont pas prêts à se rendormir.

Les révoltes atteignent Tunis, et dans les différentes villes, les manifestations pacifiques sont violemment réprimées : on aurait dépassé les 50 morts.

J'essaye de me renseigner sur l'évolution des choses ; j'appelle mes parents, je regarde Twitter, je visite Facebook, je ne quitte plus mon ordinateur.

En cours, mon iPhone quitte ma poche environ toutes les 10 minutes.

Sur la chaîne nationale, l'heure est encore aux concerts de musique classique ou aux dessins animés. Même les médias internationaux ont l'air d'être pris de court.
 Seul Internet semble être imprégné par notre révolution.

On apprend que « Ammar » (l'agence tunisienne de l'information, donc) a mis en place un système pour récupérer les mots de passe Facebook lorsqu'on s'y connecte.

Je suis moi-même témoin de cela : certaines de mes publications ont été supprimées, et je n'arrive plus à accéder à mon profil.

Ils ont conscience du pouvoir de Facebook, c'est certain.

 

10 Janvier : 2ème discours du président.

 Le président reprend la parole : deux discours en un mois, c'est du jamais vu.

On attend de grandes décisions. Mais non, il niera. Encore.

Ce sont toujours des « voyous cagoulés » qui perturbent notre petit pays si paisible. Ce pays qui représente le « miracle économique » des pays arabes.

Oui, mais, cet élan économique n'a pas profité à toutes les régions tunisiennes, celles de l'intérieur ayant été oubliées. Et ce développement économique ne saurait compenser le besoin humain de liberté et de dignité. Il fallait que ça explose un jour. Et le jour semble être venu.

Ce discours, donc, toujours en inadéquation avec la situation, ne calmera personne. Il a beau promettre la création de 300 000 emplois (ce que personne ne peut croire), nos revendications sont bien plus profondes : oui, nous aussi, nous aspirons à la démocratie.

Nous sommes un pays éduqué, où le système éducatif a été très développé depuis Bourguiba (premier président tunisien) déjà. La majorité des chômeurs sont des jeunes instruits et diplômés. Nous avons aussi baigné entre deux cultures : notre culture « arabo-musulmane » mais aussi la culture française, la Tunisie étant un ancien protectorat. De nombreux technocrates tunisiens ont été formés en France. Nous avons baigné dans les valeurs de démocratie, de liberté, sans jamais y avoir droit.

Les deux présidents tunisiens nous ont donné accès à cette éducation, mais nous ont interdit de nous exprimer, de nous prendre en main, pensant que notre peuple était mineur, avait besoin d'un père autoritaire.

L'histoire prouvera que nous étions finalement prêts à prendre notre destin en main.

A plusieurs reprises déjà, le peuple avait essayé de s'exprimer, mais a été réprimé. A plusieurs reprises, les tentatives ont échoué.

Cette fois-ci, un seul homme s'est immolé, mais la flamme a atteint tout le pays, et ce, grâce à Internet. C'est Internet qui a permis de court-circuiter les médias tunisiens silencieux. C'est Internet qui a aussi permis au plus grand nombre d'apprendre ce qui se passait dans les coulisses du pouvoir. D'apprendre que la famille du président, notamment celle de sa femme, avait littéralement pillé le pays.

La colère monte, monte, le peuple gronde.

Ce discours n'aura décidément calmé personne.

 

13 Janvier : 3ème discours du président.

 Je suis devant ma télévision, à Paris, j'attends le discours tant attendu. Il va parler. Il a compris que ses deux précédents discours ne menaient à rien.

Et là, surprise, le président parle en tunisien. C'est la première fois ; d'habitude, guindé de protocoles, il ne parle qu'en arabe littéraire, peu accessible au peuple.

Il reprend le « Je vous ai compris » de De Gaulle, promet la réouverture des sites censurés, le rétablissement des libertés, promet qu'aucune balle ne sera plus jamais tirée lors des manifestations, se défendant d'avoir pris de telles décisions meurtrières, accusant ses collaborateurs de l'avoir trompé.

Très peu convainquant pour moi, j'ai tout de même peur qu'il ait convaincu les autres.

Justement, la chaîne nationale nous montre des gens fêtant son discours dans la rue, comme si la lutte était finie.

Je me jette sur l'ordinateur pour savoir ce qu'il en est : j'apprends qu'en réalité, les personnes montrées auraient été payées par le pouvoir pour défiler dans les rues, drapeaux et photos du président à leur main. Même les voitures qui klaxonnent de joie sont toutes du même modèle.

Encore une fois, Internet nous éclaire sur la vérité.

Non, nous n'avons pas été convaincus. Ce discours vient trop tard, ces promesses ne nous suffisent plus. Trop de sans a coulé, on ne peut plus revenir en arrière.

 

14 Janvier : La fuite de Ben Ali.

 Tout le monde se retrouve sur l'avenue principale de Tunis, pancartes en mains, le mot « dégage » à la bouche. En regardant les images via internet ou les médias étrangers, j'ai du mal à reconnaître Tunis.

Nous avons toujours été considérés comme un pays tranquille, où personne n'ose parler. Et là, en un mois, nous sommes en pleine révolution. On ne lâche pas. Et c'est une grande première dans le monde arabe.

Ben Ali limoge le gouvernement. Mais les manifestations continuent. Rien ne peut les arrêter.

En sortant de cours, je reçois un SMS : « il paraît que Ben Ali a quitté la Tunisie, il va y avoir un discours très important à la télé ».

Je rentre vite chez moi, ne sachant quoi en penser ; est-ce possible, avons-nous réussi ?

C'est vrai. Ben Ali est parti. Il a fui la Tunisie. L'armée ne lui obéissait plus, les manifestants ne se calmaient pas, il n'avait plus le choix.

La joie explose dans les foyers tunisiens, mais ils ne peuvent l'exprimer, l'état d'urgence ayant été décrété, avec mise en place d'un couvre feu. Alors, des tunisiens de France l'expriment à leur place : je les vois à la TV dans les rues de Paris, s'exprimer sur la situation. Je reconnais même des anciens élèves du lycée français de Tunis d'où je viens moi-même : nous avons tous vécu la même chose, collés à nos ordinateurs, notre coeur battant au rythme des évènements s'enchainant si rapidement, nos études mises entre parenthèses.

Et là, nous sommes fiers, très fiers.

 

15 Janvier : Lendemain difficile.

 La nuit a été très difficile à Tunis. Nous, tunisiens vivant à Paris, manifestons notre joie, mais aussi nos souhaits pour l'avenir, en se donnant rendez-vous à République. 5000 manifestants me dit-on. J'y retrouve de nombreux étudiants tunisiens.

Mais de l'autre côté de la Méditerranée, les choses sont très difficiles. Les milices du président sèment la discorde dans le pays : tireurs d'élite, snipers, voyous armés, tous les moyens sont bons pour terroriser ce peuple nouvellement libéré, et lui faire regretter son choix.

Les tunisiens vivront 2 semaines infernales. Entre info et intox, on est un peu perdus. Même Internet qui fut un si bon moyen d'information est utilisé maintenant pour faire circuler des rumeurs : les milices sont aussi sur le net.

Les familles s'organisent : les hommes surveillent eux-mêmes leurs quartiers la nuit, les jeunes nettoient les rues dans la journée, on cuisine pour les militaires qui surveillent les villes.

La Tunisie est paralysée, mais les tunisiens gardent la tête haute, et ne regrettent absolument pas ce combat. La dignité n'a pas de prix.

photo_focus  

 Photo que j'ai prise au centre ville de Tunis. On peut y lire « Merci le peuple ! Merci Facebook ! »

 

28 Janvier 2010 : Et maintenant ?

 Je suis de retour à Tunis, profitant d'une semaine de vacances pour vivre un moment de cette période historique.

Dans l'avion déjà, il y a avec moi deux hommes exilés qui reviennent pour la première fois depuis 20 ans. L'émotion est palpable.

 Je me ballade à Tunis. Tout est différent. Les gens parlent. Tout le monde parle. Tout le monde a une opinion, et tout le monde veut l'exprimer. On ne parle plus uniquement de foot, la politique est maintenant au centre des discussions. Les portraits du président déchu ont disparu, arrachés par les manifestants eux-mêmes.

Et maintenant ? Maintenant on prépare notre avenir. Il y a des désaccords : certains veulent continuer la lutte, veulent que le parti du président disparaisse, veulent la démission du premier ministre. D'autres veulent que l'on se remette au travail, et qu'on laisse le gouvernement de transition travailler. Mais une telle opposition d'opinions est maintenant possible.

A Tunis, pour une fois, on sent l'odeur de la liberté. Et ça nous plaît.

28 Février 2010 : Epilogue.

 Nous continuons à vivre au rythmes des révolutions, d'autres pays arabes cette fois-ci. Des égyptiens, puis des libyens. Nos photos de profil Facebook arborent le drapeau du pays révolté. Actuellement c'est le drapeau libyen. Lequel sera le prochain? L'avenir nous le dira.

Nous continuons à construire la Tunisie de demain : des débats sur la laïcité, sur la formation d'une assemblée constituante, et sur nombre d'autres sujets ont lieu.

Je pourrais développer encore longtemps les enjeux politiques de notre avenir tunisien, mais il est aussi temps maintenant pour moi de rattraper mon retard et de retourner à mes cours !

 

 

 

 

 

 

Le monde de l’Université est directement concerné par ce mouvement vers la liberté que la jeunesse tunisienne a porté de façon remarquable.

L’Université Paris Descartes et ses étudiants entretiennent des liens étroits avec les étudiants de deux universités tunisiennes qui sont partenaires de la nôtre : l’Université de Tunis El Manar, dans le domaine des mathématiques et informatiques avec laquelle est proposé un Master conjoint, et l'Université de Monastir, dans le domaine de la Pharmacie. D’autre part, des programmes dits« hors-Erasmus » (qui est un programme exclusivement européen),conclus avec ces deux Universités, permettent de la même manière l’envoi et l’accueil de quelques étudiants chaque année.
     

 
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Notez aussi que la (Conférence des Présidents d’Université) s’est exprimée dans un communiqué récent à ce sujet pour rappeler son attachement aux valeurs de liberté de pensée et démocratie, et témoigner  son soutien aux universités et universitaires de cette région tourmentée.

Vous pouvez lire le communiqué de la CPU en cliquant  ici .  

 
 

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