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Voyage au centre de nous-même !

Et si vous passiez dix heures à comprendre qui vous êtes ? Une journée pour prendre le temps de réfléchir sur votre place au sein de la société mais aussi à échanger avec d'autres personnes ? Cette journée a eu lieu, "les dix heures de l'éthique", lundi 10 octobre 2016 et la rédaction des Petits Papiers y était pour vous. Alors laissez vous embarquer !

Neuf heures du matin, rendez vous au café de La Bellevilloise, en plein cœur du vingtième arrondissement de Paris, endroit mythique alliant nature et urbanisme, parfait pour accueillir cet événement. Une improvisation au piano d'un des participants ajouta une touche de légèreté à cette journée formidable. Je me suis retrouvé dans un entrelacement de personnalités différentes : étudiants, philosophes, chercheurs en éthique, psychiatres, psychologues, médecins, infirmiers et j'en passe... Ce fut un véritable syncytium intellectuel. Soudainement tout bascula, j'ai perdu pied et je me suis retrouvé vingt milles lieux sous les mers, dans les profondeurs de l'être humain, au cœur des plus grands courants de pensées.

Nous avons eu pour guide tout au long de la journée, Monsieur Emmanuel Hirsch, directeur de l'espace de réflexion éthique de l'Ile-de-France et Professeur d'éthique médicale à la faculté de Paris Sud (entre autres activités). Un homme qui, dans chacune de ses paroles, transmet sa passion, sa connaissance ainsi que sa volonté d’enseigner avec une touche d'humour et d'humanisme pour sublimer le tout. Pour lui, nous qui réfléchissons à l'éthique constituons " une communauté de gens qui partagent un certain nombre de valeurs et que notre force, c'est le réseau qu'on a constitué." 

" Une démarche éthique est une démarche d'interrogation " Emmanuel Hirsch 

Pour illustrer ce propos, deux intervenants nous ont fait l'honneur de leur présence, l'un sociologue et l'autre épidémiologiste. Tour à tour, ils nous ont expliqués avec clarté cette démarche qui constitue un véritable parcourt initiatique que tout professionnel de santé mène quotidiennement. En prenant en premier lieu comme exemple : l'obtention du consentement libre et éclairé du patient, il faut qu'il y est une véritable écoute entre le soignant et le soigné à la limite d'un jeu de séduction entre les deux partenaires. En second temps,  en expliquant cette démarche scientifique complexe qui se mêle à une éthique de la recherche où il faut prendre conscience du futur et de nos retombées sur l'ensemble de nos recherches.  Puis nous avons changé de direction, pour nous diriger vers un nouveau monde : celui du numérique.

" La machine est un individu numérique" Alexei Grinbaum

Plongez vous dans l'air moderne et vous verrez que tout ce qui nous entoure est robotisé ou informatisé. Cette conception nouvelle du monde est au cœur de l'éthique car, bien que l'aspect utile soit indiscutable, qu'en est-il de l'aspect social ou de l'aspect juridictionnel ? C'est toutes ces questions qu'Alexei Grinbaum, physicien philosophe, tente de nous faire comprendre à travers un discours maitrisé, argumenté et illustré. L'objet est pour lui une frontière entre le concepteur et l'utilisateur, ce même objet, comme en témoigne l’exemple du Smartphone, possède des informations à caractère personnelle, alors qu'en est-il de l'exploitation de nos données ? Comment peut-on faire pour réguler ce flux exponentiel d'information ? La réflexion est toujours ouverte et vous êtes en droit d'y réfléchir !

Après cette intervention, ce fut au tour de Fréderique Leichter-Flack, maitre de conférences en éthique et littérature,  de nous faire un discours magnifique sur les dilemmes : " qui sauver quand on ne peut pas sauver tout le monde ? " C'est avec un discours extraordinairement construit selon moi qu'elle est parvenue à démontrer en moins d’une heure le dilemme cornélien qu'on peut avoir quand on se trouve dans des situations extrêmes en ce qui concerne le sauvetage de personnes vulnérables. En temps normal, au sein des hôpitaux, ce sont les blessés les plus graves qui sont soignés les premiers. Mais en période de guerre comme à Alep en Syrie, les blessés les pus graves sont soignés en dernier car les ressources viennent à manquer et il faut favoriser les personnes les plus résistantes. Un constat peu connu, qui fait froid dans le dos et qui a profondément marqué l’auditoire.

S’en suivirent plusieurs interventions sur l'éthique animale et l'éthique environnementale. On nous a exposé la mise en abyme de l'animal à travers le temps, l'animal humanisé voir divinisé par la plupart des religions polythéistes. Une rétractation face à la théorie de Descartes qui consistait à dire que l'animal n'avait pas d'âme, qu’il n'était qu'un corps , qu'une machine complexe. Ainsi, la démonstration nous a été faite de la compréhension de certains animaux, de certaines formes de protolangage, voir même d’une capacité à élaborer des projets. Une autre intervention a été consacrée à la place de l'alimentation dans la société, que celle-ci en disait long sur nous, sur notre mode de vie, sur la régulation de nos journées par ce besoin qu'on a transformé en plaisir.

Et notre voyage s'est terminé sur cette notion fondamentale qu'est la discussion ainsi que l'éthique du care. En effet la bioéthique s'exerce quotidiennement sur le terrain à travers le dialogue, le contact avec les patients, l'échange interhumain, l'apprentissage de l'autre. Savoir quoi dire ou quoi faire n'est pas une notion d'instinct, ce n'est pas une notion innée, cela s'apprend avec un savoir mais aussi un savoir faire, c'est un véritable apprentissage. L'annonce de la fin de vie est un choc pour le patient mais aussi pour le soignant, c'est une vérité qui limite le champ des possibles, qui nous renvoie à notre mortalité et il faut savoir la dire. Comment dans de telles circonstances garder une juste distance avec le patient ? Tôt ou tard, les sentiments entrent en jeux, la proximité, la peur, l'attachement voir même un sentiment de projection et à ce moment là que faire ? Faut-il blâmer notre part d'humanité ou bien faut-il la comprendre et l'accepter ? Le soignant se doit de trouver une juste distance qui n’est pas évidente à trouver dans chaque situation? À qui doit-il parler ? Ces questions sont encore ouvertes, la médecine doit encore avancer et elle avancera.

"il n'y a pas de propositions éthiques, il n'y a que des actes éthiques." Ludwig Wittgenstein

 Pour en savoir plus : www.espace-ethique.org  ( cours, intervention, vidéo , articles, etc.)
 

Amin Benadjal