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Le « respirianisme » : vivre d’amour et même pas d’eau fraîche ?

La pratique consistant à ni manger, ni boire, popularisée par le courant de New Age à partir des années 90, regagne en notoriété ! L’inédie, aussi appelée le respirianisme ou le pranisme, est une pratique qui s’inscrit dans une volonté spirituelle et recommande de se nourrir uniquement de « nourriture cosmique », d’air et de lumière, pour toute la durée d’une vie. Sous quel angle appréhender ce courant et son regain en notoriété ?

Respirianisme comme outil de libération spirutuelle

La spiritualité est une affaire personnelle et peut se manifester sous les formes les plus diverses. Pour les adeptes de l’inédie, la démarche spirituelle consiste à ne pas s’attacher à la nourriture matérielle, au point de ne pas en consommer du tout, sous aucune forme. Alors, pourquoi exactement et qu’est-ce que cela implique ?

L’histoire regorge de récits de vie  des saints, des gourous, des personnes exceptionnelles, auxquelles cette faculté de survivre (et même de s’épanouir) sans se nourrir, et leur incroyable force de caractère, ou de la foi, a conféré cette aura si particulière de « supériorité » par rapport au commun des mortels. Essayez de suivre ne serait-ce qu’un régime restrictif ! Vous trouvez cela facile, vous ? Le jeûne extrême, tel que préconisé par le respirianisme, n’est pas nouveau en soi : les moines tibétains , par exemple, le pratiquaient déjà, mais uniquement sur des périodes courtes.

Les sources du respirianisme moderne

Le regain de l’intérêt pour le respirianisme dans la culture occidentale est surtout marqué par le courant de New Age . Né dans la deuxième partie du XXème siècle, ce courant est une synthèse de multiples cultures et approches spirituelles s’inscrivant dans une volonté de valeurs et de modes de vie alternatifs au consumérisme et au matérialisme. De nombreux sous-courants ont vu le jour, s’inspirant notamment des pratiques orientales et indiennes, d’où ils puisent leurs concepts, préceptes et lexique. C’est ainsi qu’est apparu le « pranisme  », popularisé par plusieurs gourous dans les années 80, puis 90, dont l’une des figures emblématiques est l’Australienne Ellen Greve, alias Jasmuheen. Ses livres, tels que Living on Light, The Food of Gods, The Prana Program, ainsi que sa propension à l’engagement médiatique ont contribué à une certaine popularité du respirianisme dans les pays occidentaux.

Parmi les personnes inspirées par les enseignements de Jasmuheen, certaines ont suivi les programmes de jeûne qu’elle proposait avec tant de conviction qu’elles sont mortes de faim. Ce fut notamment le cas de Verity Linn en 1999 , ou plus récemment des personnes en Suisse   et aux Pays-Bas . Les prêcheurs comme Jasmuheen déclinent toute responsabilité , insistant sur le fait que tout le monde n’est pas spontanément prêt à s’engager dans le respirianisme, et qu’il faut une certaine préparation, conviction et rigueur pour y arriver…

Une pratique en marge de la rationalité

Cette popularité du mouvement a donc été marquée par des controverses. Effectivement, il est difficile de ne pas rester sceptique face à un enseignement qui proclame que les humains n’ont en réalité pas du tout besoin de manger. D’autant plus si l’on fait partie d’une culture qui, d’une part, valorise la gastronomie, et d’autre part, est marquée par le culte d’amaigrissement qui passe par aussi la privation de nourriture. Dans le contexte de l’épidémie d’anorexie et de glorification d’un corps mince, les sceptiques et les structures de protection de la santé s’opposent avec d’autant plus de virulence à ce genre de pratiques et mettent en garde  contre l’influence que les « maîtres » exercent.

D’ailleurs, Ellen Greve elle-même a dû vivre un moment désagréable. En 1999, le programme australien 60 Minutes a mené une investigation  du mode de vie respirien de Jasmuheen. Elle avait accepté de prendre part à une expérience où elle serait confinée sous surveillance et filmée pour prouver que sa pratique ne comporte pas de fraude. L’expérience a dû être interrompue au bout de 4 jours car la gourou présentait de sérieux problèmes de santé et des symptômes de déshydratation. Malgré cela, elle a su trouver une explication à son échec et continue son prosélytisme  encore à ce jour, des années plus tard.

Un style de vie… et un métier

Les acteurs de ce mouvement semblent avoir trouvé un moyen de réaliser quelque chose à travers la popularisation d’une pratique a priori incompatible avec la science et la vie. Mais de quoi pourrait-il s’agir ?

De nos jours, il suffit de faire une simple recherche Google pour tomber sur de nombreuses vidéos, sites, profils, qui ont adhéré au respirianisme et prônent à leur tour les bienfaits supposés de ce mode de vie auprès de leurs audiences. Ces personnages fascinent : sur la tribune médiatique que leur offre Internet, ils ont de nombreuses possibilités d’exposer leurs convictions, et aussi de se mettre en scène. Cela attire de nombreux curieux – et de nombreux followers (qui génèrent des profits) – comme pour Camilla Castello, qui tient un compte Instagram  où elle documente régulièrement son quotidien et qui affirme n’avoir rien mangé ni bu (ou presque) pendant ses deux grossesses, ce qui ne l’aurait pas empêchée de donner naissance à deux enfants en bonne santé.

Les raisons profondes du prosélytisme d’une pratique qui a été prouvée non-viable de nombreuses fois mériteraient d’être étudiées plus en détail : il pourrait s’agir des particularités de la personnalité des gourous (aspiration au pouvoir, désir d’attirer l’attention), de la mythomanie, des troubles psychiques… En attendant, on constate qu’il s’agit d’un véritable business construit autour de la communication sur les réseaux sociaux , des ventes des livres, des programmes  éducatifs, des conférences etc.

La frontière entre le choix personnel et l’exploitation

Restant assez éloigné de sa vocation spirituelle initiale, du côté du public le respirianisme continue à avoir du succès. Chez certains, il interroge, surprend, suscite de l’indignation, chez d’autres il trouve de la réceptivité qui pourrait se baser sur une véritable quête de spiritualité ou un défi personnel, le besoin d’appartenance, l’influençabilité ou le savoir-faire en manipulation du gourou. Enfin, comme pour tout autre thématique que l’on peut trouver sur Internet et les réseaux sociaux, il y a aussi de la curiosité, du voyeurisme et de la recherche du divertissement.

Au final, il semblerait que même les aspects aussi personnels que sont censés être la spiritualité et le développement de soi sont susceptibles d’être détournés en faveur de divers bénéfices, parfois aux dépens de ses adeptes, voire de la société. Et l’inédie n’est pas le seul exemple  d’un tel détournement, ni le plus institutionnalisé…

 

Yana Trifonova