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Srdja Popovic, le Machiavel moderne et non violent ?

Srdja Popovic est le leadeur d’Otpor, mouvement politique citoyen et non violent ayant joué un rôle central dans le renversement du régime autoritaire de Milosevic. Il est aujourd’hui un des membres fondateurs de CANVAS, une organisation visant à former les militants politiques de pays subissant des régimes répressifs à l’organisation stratégique non-violente. Dans son ouvrage, Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit, et sans armes, traduction du titre anglais Blueprint for Révolution, il traite de l’action politique non-violente et de sa grande efficacité pour impulser des changements dans les régimes politiques modernes.

« Il y a plus de pouvoir dans des masses socialement organisées dans une marche qu’il n’y en a dans les armes aux mains de quelques hommes désespérés ». Telle est la position de S. Popovic qui montre, à travers des cas concrets, tirés à la fois de l’histoire et de son expérience militante personnelle en Serbie, et qui sert de base théorique pour les conseils pratiques que veut transmettre l’auteur à ses lecteurs souhaitant militer activement. Il n’y a pas que les puissants et les grands qui sont capables de changer le monde, et il est décidé à le montrer.

Fédérer et rassembler des populations au sein d’un même mouvement est un enjeu crucial pour porter un projet politique et les mouvements non violents sont ceux qui sont les plus à même de réaliser cet objectif : développer une image attractive dans un cadre de marketing politique, où le symbolisme à un rôle clef, et rendre ainsi l’action politique accessible et attractive. Le but est de redonner la voix aux populations qui ont été exclu de la sphère politique et de faire grandir un petit mouvement et une organisation de plus en plus forte. Popovic reprend, à son compte, l‘adage de J. Kozol : « choisissez des batailles assez importantes pour compter, mais assez petites pour les gagner » : chaque victoire permet de rallier plus de partisans et de livrer de plus grandes batailles ensuite dans le but d’accomplir, le moment venu, le projet de long terme porté par le mouvement. Gandhi ou Harvey Milk sont des inspirations pour l’auteur qui voit en eux des stratèges politiques exceptionnels ayant su porter des messages politiques par des modes d’actions de plus en plus intenses au fur et à mesure que leurs mouvements se développaient, et ce jusqu’à leur succès. La planification et l’organisation sont ainsi des problématiques centrales.

Les modes d’actions populaires et non violents : la voie la plus efficace pour défendre et porter des projets politiques

La non-violence est une voie efficace car permettant de donner une image positive au mouvement tout en lui offrant un grand panel d’actions auxquelles les forces de l’ordre ne sont pas préparées et dont la répression entache presque toujours l’image du régime. L’humour et les rassemblements festifs sont ainsi des forces particulièrement fédératrices qui sont au cœur des stratégies non violentes.

L’ouvrage consacre également une grande importance à l’anti-impérialisme et l’anti-universalisme politique : « Chaque pays est différent, et seuls les activistes locaux ont cette connaissance intime de leur société qui leur permet de décider de la meilleure politique à adopter pour soigner ses maux ». Les mouvements non violents doivent se focaliser sur la compréhension des problématiques touchant les populations d’un espace donné afin de mettre en place des modes d’actions locales plus à même d’aider cette population et de la rallier au mouvement en tant que force politisée. De plus, les régimes et institutions que ces mouvements veulent faire plier doivent prendre en compte leurs « piliers du pouvoir » spécifiques : un mouvement cherchant à faire chuter un régime autoritaire, militariste et répressif n’use pas des mêmes stratégies qu’un autre réclamant des droits sociaux particuliers dans un régime de type démocratique.

Si ce livre est d’une importance capitale pour se rendre compte que n’importe qui est capable avec seulement quelques amis à la base de transformer profondément une société, il est avant tout à destination des militants politiques cherchant à démocratiser leurs régimes politiques extrêmement répressifs. Qu’en est-il alors du militant vivant dans une démocratie occidentale et qui semble être érigée comme modèle ? Dans ce cadre, les conseils et positions développées par le livre sont toujours valables et, plus encore, il est pour S. Popovic nécessaire, dans un régime démocratisé, que les citoyens demeurent politiquement actifs et engagés dans la défense de causes visant à améliorer le bien-être de populations souffrant d’inégalités ou discriminations. Il est aussi et surtout question de surveiller les dirigeants et institutions afin d’éviter que le pouvoir politique ne soit retiré des mains des populations par la corruption d’une élite politique camouflée, dans un régime qui ne serait alors plus qu’une démocratie d’apparence.

Youri Le Fur