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La Russie et les femmes : un bref essai sur les évolutions sociales !

La progression du statut et des droits des femmes en Russie se déroulait non sans peine durant le siècle dernier, et continue à être incertaine de nos jours. En voici un bref aperçu.

La monarchie et les traditions

Le Tsar , l’église et la famille avaient une importance primordiale au début du XXème siècle. Les droits et les opportunités des femmes évoluaient à deux vitesses, en fonction de l’origine sociale, le tout dans un contexte de forte hiérarchie.

L’accès à l’éducation révèle les premières inégalités. Nuance : la Russie était globalement très en retard en termes d’alphabétisation. Le recensement de 1897 a montré que seulement 21% de la population savait lire et écrire, tandis que les historiens ajoutent que le pourcentage des femmes était deux fois moindre pour les années 1889 et 1913, même s’il progressait (13 et 26 % contre 31 et 54 % respectivement)[1] . Pour les élites minoritaires, l’éducation était évidemment plus aisée. Mais là encore, les femmes n’avaient pas accès à la même éducation que les hommes. Il existait de diverses structures supérieures pour les hommes (orientées vers l’armée, l’Etat, les sciences…), et pour les femmes il s’agissait surtout des « Ecoles de bonnes manières  » où l’on pouvait apprendre le savoir-être, la cuisine, la gestion du foyer... Ceci est bien utile pour tout le monde, et il n’y a rien de mal à être une femme au foyer qualifiée… mais le problème, c’est qu’il n’y avait pas vraiment le choix.

La même problématique concernait la « carrière ». Evidemment, il y avait des femmes qui travaillaient : dans les champs, dans l’entretien des maisons, dans le commerce, en tant qu’artistes, certaines dans la prostitution… Mais toujours, il y avait cette question de position sociale et de quasi-impossibilité de la faire évoluer. De plus, le poids des valeurs traditionnelles mettait la famille et le foyer au cœur du rôle féminin, et tout ce qui n’était pas conforme était mal vu.

La Révolution et la laïcisation

L’idéologie communiste et le gouvernement totalitaire du siècle dernier sont associés à la restriction des libertés personnelles, mais paradoxalement, c’est également à cette période que les femmes russes ont pu voir leurs droits progresser.

Grande nouvelle : la RSFSR[2]  est le premier pays au monde à légaliser l’avortement  en 1920. La législation concernant cette question a de nombreuses fois changé durant l’époque de l’URSS (et son application n’était pas forcément toujours à la hauteur ), mais elle est emblématique de ses bouleversements sociétaux, particulièrement progressistes  au tout début de celle-ci.

L’amélioration des conditions de vie est devenue possible pour les femmes qui avaient accès aux mêmes libertés que les hommes (mêmes restrictions, dans le contexte ?). L’heure était à l’éviction des religions  de l’espace public et à l’instauration de nouveaux repères dans toutes les sphères de la vie publique : la santé, le vote et la citoyenneté, la famille, l’éducation, le travail, l’idéologie…

Je pourrais vous parler (longtemps) de mon arrière-grand-mère, née dans une famille de cheminots en 1913, qui a adhéré très tôt et pour toute sa vie à l’idéologie communiste. Elle a pu, grâce aux reformes inspirées par celle-ci, faire ses études jusqu’à la fin du lycée (pas encore tout à fait mixte, cependant), être embauchée à de nombreux métiers sans avoir besoin d’autorisation familiale (et ceci à partir des années 1930), rencontrer son premier amour, qui travaillait dans la marine , le suivre dans des expéditions dans les eaux du cercle polaire et avoir ma grand-mère avec lui, sans qu’ils soient mariés et que cela ne porte préjudice à son statut social… Le mariage et le divorce étaient, d’ailleurs, tous les deux possibles, mais nombreux étaient ceux qui vivaient en concubinage (communément désigné en russe comme le « mariage civil »).

Evidemment, on pourrait parler autant des avantages que des problèmes, voire des tragédies , de cette époque. Mais on rencontre encore des personnes nostalgiques de l’époque soviétique, de son charme et son héritage si ambigus…

La rupture des années 90

Après la chute de l’URSS et avant l’arrivée au pouvoir du président actuel, les années 90 se présentaient comme une époque de tous les possibles, pour le meilleur et pour le pire. De nombreux nouveaux repères et modes de vie ont fait irruption dans l’espace public russe. Des tendances et inspirations européennes et américaines ont trouvé leur public avide de nouvelles connaissances, cultures et expériences. L’accès à l’éducation , au travail et à la citoyenneté était enfin acquis et inscrit dans les mentalités. Mais la Russie vivait, entre autres, une sorte de révolution sexuelle en retard : malgré le progressisme de certaines idées, l’URSS avait été assez prude concernant la sexualité. Cette révolution était accompagnée d’un manque d’accès à l’information et à la contraception.

A cette époque, la question de l’avortement (jusqu’à nos jours garanti par la loi et remboursé par la sécurité sociale) était particulièrement importante : entre 65 et 70 % de grossesses étaient interrompues. De quoi alarmer les autorités autant du point de vue de la santé publique (et de son coût) que de la démographie, en déclin . La sensibilisation à la contraception a pris de l’ampleur à la fois dans le contexte du planning familial et dans celui de la prévention contre les MST.

Le droit à l’avortement en Russie, parfois mal appliqué par les professionnels, d’autres fois pas assez accompagné d’alternatives , pourrait se retrouver une nouvelle fois menacé par certaines considérations éthiques particulièrement prédominantes dans l’espace public.

Le retour en force de l’église

De nos jours, l’église orthodoxe russe est revenu sur le devant de la scène publique. Comme au début du siècle dernier, elle sert de nouveau, en quelque sorte, les intérêts de l’Etat. Le droit des femmes non seulement à l’avortement, mais à la contraception tout court, peut désormais être proclamé par l’église non-éthique, mais aussi « antipatriotique  ». En effet, il semble important d’appuyer, à sa façon, les efforts gouvernementaux pour la croissance de la démographie, surtout si l’on a un tel poids social et politique

Par ailleurs, certaines idées quant aux stéréotypes  sur la « différence de nature » et l’attribution des rôles entre les hommes et les femmes, l’objectification sexuelle et, en même temps, la « destinée » féminine intimement liée à la famille, semblent de nouveau (ou tout simplement encore ?) avoir la côte.

Parait-il que la Russie est un pays des paradoxes , m’est-il permis de croire qu’elle est juste temporairement coincée dans un cercle de réincarnations ?

 

Yana Trifonova

[1]  Pour comparer, en France pour les mêmes années les taux étaient de 81 et 94 % contre 89 et 95 % (Boris Mironov, 2015 )

[2]  République socialiste fédérative soviétique de Russie : le nom de la Russie postrévolutionnaire (1918-1937)