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Dans la tête d’un scientifique

J’ai pris une tasse de thé avec Robert Barouki, toxicologue.

Robert Barouki, directeur de l'unité toxicologie pharmacologie et signalisation de l’Université Paris Descartes ,  me propose une tasse de thé dans son bureau de la rue des saints Pères où sont situés nombre de laboratoires de recherche, étudiant chaque parties du corps, le cerveau, les cellules, les molécules… Je m’assois, déjà étourdie par tous ces noms rêveurs et on commence une discussion animée en sirotant l’eau chaude aromatisée.

La toxicologie déjà qu’est-ce que c’est ? La toxico, c’est l’étude des effets négatifs d’un agent chimique, physique ou biologique, sur le corps humain. Dans nos laboratoires,  nous nous intéressons aux effets et aux mécanismes d’action de ces molécules. 

Qu’y a –t-il comme molécules toxiques par exemple ? Certains médicaments, des polluants comme la dioxine,  le PCB, les pesticides, sont des polluants chimiques. La radioactivité, les ondes de téléphone sont des polluants physiques. Ici nous étudions particulièrement les chimiques très persistants. C'est-à-dire que pour une exposition courte, ces molécules seront éliminées de notre corps des années après. Prenez l’exemple des dioxines, dont je vais vous parler. Elles sont assez connues depuis l’accident industriel survenu à Séveso en Italie le 10 juillet 1976, et pour avoir été utilisées durant la guerre du Vietnam par les Américains,  le fameux agent orange. On les trouve dans l’air notamment produites par les incinérateurs de déchets, les incendies de forêts, les éruptions volcaniques, et dans certains aliments. Pour un repas avec une faible quantité de dioxine, la dose ingurgitée sera éliminée 8 ans plus tard. Et vous fumez ? me demande M.Barouki. -Avis aux accros au bâtonnet incandescent-  Dans la fumée vous retrouvez 50 cancérigènes dont le benzopyrène, qui est aussi un polluant persistant. Normalement ils sont dégradés et éliminés par nos cellules, mais parfois il y a un loupé, c’est le cancer. Alors forcément  à 20 cigarettes par jours pendant des années on augmente le risque, c’est statistique !

 Mais alors c’est grave docteur de la dioxine dans le corps? Le corps est un incroyable « gestionnaire de crise »,  le problème des polluants persistants, c’est que les cellules ne savent pas les dégrader. Une molécule toxique est reconnue par un récepteur à la surface de la cellule et cette fixation entraine de nombreux signaux à l’intérieur jusqu’au noyau où il y a activation de certains gènes qui produisent des enzymes  capable de dégrader la toxine.  Seulement pour la dioxine,  les gènes activés par le système de détection paraissent sans lien direct avec sa dégradation.  Heureusement, les choses sont bien faites, et le corps est capable de s’adapter à court terme en transformant une exposition aigue en une exposition chronique moins importante. La dioxine ne pouvant être éliminée elle est stockée. Et au lieu de se trouver dans des tissus comme le cerveau, où ses effets auraient pu avoir des conséquences dangereuses, elle trouve place dans le tissu Adipeux, les graisses, ce qui est plutôt « un moindre mal ».

Et quelle est la démarche d’un scientifique face à ce  type de questionnement ?  Un chercheur en science c’est celui qui va se poser des questions et essayer d’y répondre. Notre travail consiste en deux choses pour répondre à la question « comment ça marche ? ». La détection et la compréhension de la signalisation cellulaire, tout ce réseau d’envoi d’information d’une molécule a une autre pour induire une réponse : c’est l’étude moléculaire. Et l’étude clinique qui nous permet de valider  nos résultats grâce à des tests effectués sur des groupes de personnes. Pour revenir à notre dioxine, nous avions un résultat moléculaire, le stockage dans les adipocytes, cellules du tissu adipeux. L’étude clinique  a porté sur un groupe de personnes obèses (environ 130kg) stockant de la dioxine. La question est : est-ce que la perte du poids, et donc de la diminution de la masse adipeuse, augmente la concentration de dioxine dans le sang et donc peut circuler librement dans le corps ? Les résultats montrent que oui : les améliorations de santé dues à la perte de poids sont masquées par la libération de la dioxine dans le sang. En parallèle il y a le travail expérimental, sur des cultures cellulaires et sur des animaux. Ces différentes démarches nous amènent à une conclusion : la dioxine, entraine des inflammations (macrophages et lymphocyte), réaction du système immunitaire, et aggrave beaucoup de maladies.

Comment traduisez-vous ces résultats en termes de santé publique ? L’étude de la toxicologie nous permet de savoir ce qui est dangereux pour la santé et à quelle dose. Nous sommes donc amenés à être en lien avec le gouvernement pour fixer les interdictions d’utilisation de certaines molécules comme le PCB, isolant électrique, conducteur thermique et pratiquement ininflammable, ou les bisphénols utilisés pour les biberons. On fixe aussi des doses : la dose journalière admissible (DJA) représente la quantité  d'une substance  qu'un individu  moyen de 60 kg peut théoriquement ingérer quotidiennement  sans risque pour la santé .

Mon thé est froid. Ce concentré d’information  m’a complètement happée et j’en ai oublié mon breuvage.  La toxicologie ok je pense avoir pigé. Mais mon intérêt est encore bien vif. Dîtes, vous nous parleriez de vous ?

Et vous M. Barouki, qui êtes-vous, avez-vous toujours eu la fibre de chercheur ?  -M. Barouki a un rire amusé et  se replonge dans les débuts d’un parcours aussi chargé que complet, les yeux perdus dans une vague de souvenirs-  Oui, dès le lycée je voulais faire de la recherche, mais en Sciences sociales, en Histoire ou en Politique ! Et puis en terminale j’ai été brillant en mathématiques alors je me suis tourné vers les sciences. Sur les conseils de mon oncle, pédiatre et chercheur reconnu, j’ai choisi les sciences biologiques où, disait-il, il restait le plus de choses à découvrir. Je suis donc venu en France apprendre la médecine, et j’ai passé le concours de l’ENS en 2e année. Et puis j’ai décidé de me consacrer à la recherche et intégré le CNRS.  En endocrinologie, en toxicologie, en génétique bactérienne, tour d’horizon qui m’a permis de voir différents aspects de la signalisation cellulaire. Aujourd’hui directeur de recherche Inserm, notre unité s’intéresse aux effets des polluants de l’environnement sur la santé. La toxicologie est un domaine encore peu connu, où il y a une grande partie de fondamental mais aussi tant d’applications pratiques !

Pour vous qu’est-ce que  « être chercheur » ? Etre chercheur c’est participer à un mouvement qui découvre les connaissances de demain.  C’est très stimulant de penser qu’on participe à la construction d’un savoir scientifique. Bien sûr il faut pouvoir supporter l’échec. Les hypothèses sont souvent fausses mais elles sont nécessaires pour trouver quelque chose, se poser d’autres questions, tâtonner et puis finalement toucher un but !

Eh bien je pense qu’après ces explications je n’ai qu’un conseil a donner : Arrêtez de snifer de la colle les gars, ça vous reste dans la peau !

Camille Juzeau