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Médecins des villes ou médecins des champs ?

 

Médecins des villes ou médecins des champs ?

L’exercice de la médecine rurale et ses enjeux

     « Médecin à la campagne, moi ? Heu…franchement, ça ne me tente pas du tout. Je fais mes études à Paris, je suis bien ici, j’aime la ville, donc je ferai tout pour pouvoir m’installer ici » assure Laura[1] , étudiante en deuxième année de médecine. « Imagine que t’es médecin au fin fond d’la Creuse : l’horreur ! » s’exclame Julien, qui prépare l’ECN[2] . « A force, tu dois tellement déprimer…bon, ok, les vaches, le lait frais et tout ça, s’est sympa, mais bon, j’aime pas assez le fromage pour aller m’installer dans un bled paumé ! » plaisante Clément, étudiant en troisième année.

     Apparemment, les étudiants en médecine paraissent peu enthousiastes à l’idée d’exercer en milieu rural. Un manque d’intérêt qui ne semble pas spécifique aux étudiants de Paris Descartes, mais qui constitue un enjeu national, celui de la désertification des médecins de certaines régions de France. « M’engager dans la médecine humanitaire avec Médecins Sans Frontières, je le ferai sûrement ; il est inacceptable de voir des enfants mourir de maladies à l’autre bout de la planète alors qu’elles se guérissent chez nous. Après, être médecin à la Campagne, en France, bof. Je pense que c’est moins…indispensable, enfin, je veux dire, y en a quand même, des médecins, à la campagne, peu, mais face à des pays qui n’en ont pas du tout… » justifie Alexis, étudiant en deuxième année. « Ouais, quitte à ne pas rester en ville en France, autant partir, partir loin, là où il n’y a rien » approuve Cassandre, également étudiante en deuxième année.

     Si certains aspireraient volontiers à une vocation dans l’humanitaire à l’étranger,  une carrière en milieu rural ne fait pas autant rêver. Les enjeux de l’inégalité d’accès aux soins semblent davantage compris lorsqu’ils renvoient à un intérêt international plutôt qu’à un intérêt national.

     Afin de mieux en appréhender les enjeux, l’Université Paris Descartes convie les étudiants qui le souhaitent à un forum de discussion autour de l’exercice de la médecine en milieu rural, le jeudi 10 mai. L’équipe des Petits Papiers est allée à la rencontre de Patrick Berche, doyen de la faculté de médecine, qui a accepté de répondre à nos questions sur ce sujet.

 
Entretien avec Patrick Berche, doyen de la faculté de médecine de l'Université Paris Descartes

Patrick Berche newsletter

PPD : Pourquoi avez-vous pris l’initiative de lancer cette journée de discussion à propos de l’exercice de la médecine en milieu rural ?

P. Berche : Pour deux raisons. D’une part, il y a un problème de vocation et d’attractivité de la  médecine générale, et d’autre part, il existe des régions entières de France avec très peu de médecins, une désertification qui crée une grave inégalité d’accès aux soins. C’est pour cela que nous organisons cette année, comme en 2011, un colloque où des médecins de campagne vont venir présenter leur activité quotidienne, de façon très vivante. J’essaie de mobiliser et de sensibiliser les étudiants en médecine, afin qu’ils se rendent compte que cette activité n’est pas aussi difficile qu’ils le croient, et qu’elle a même beaucoup d’avantages.

PPD : Quels retours aviez-vous eu sur la journée organisée l’année dernière ?

P. Berche : L’année dernière, la journée était réservée aux étudiants de Paris Descartes, et environ 80 d’entre eux y avaient assisté. Du fait de l’enthousiasme des organisateurs, des intervenants et des étudiants, nous avons décidé  cette année d’étendre cette manifestation aux sept facultés de médecine des Universités de Paris. Nous attendons donc, et je l’espère, un plus grand nombre d’étudiants.

PPD : Et selon vous, pourquoi les étudiants ne sont pas attirés, de façon générale, par l’exercice de la médecine en milieu rural ?

P. Berche : Ce phénomène n’est certes pas nouveau ; il est fortement lié à certaines raisons culturelles et sociologiques. Un étudiant qui termine ses dix ans d’études va se marier, fonder une famille, et préfèrera généralement s’installer dans une ville de taille moyenne pour des raisons avant tout pratiques compréhensibles : liens familiaux, qualité de vie,  facilité des déplacements, proximité des établissements scolaires… Une autre raison est peut-être que les étudiants en médecine sont beaucoup mieux formés qu’autrefois. Aujourd’hui, pour être médecin généraliste, il faut faire non moins de 9 ans d’études, dont 3 ans de pratique quotidienne au lit du malade lors de l’externat à mi-temps à l’hôpital, puis 3 ans de pratique à plein temps lors de l’internat. Autrefois, on pouvait s’installer en ville et « poser sa plaque » après 7 ans d’étude, souvent sans externat, ni internat, c’est-à-dire avec très peu de pratique médicale. On souhaitait surtout s'installer seul et « faire son trou ». Une excellente formation fait prendre conscience de ses propres limites.  Nos jeunes médecins veulent s’installer en groupes et souhaite, comme on leur a appris, assurer leur diagnostic par des examens complémentaires de radiologie et de biologie. Enfin, s'il fallait trouver une dernière raison, je parlerais  de l'ignorance de beaucoup d'étudiants de ce qu’est la profession de médecin de campagne, des avantages, des gratifications, mais aussi des contraintes et des difficultés de ce métier. C'est précisément pourquoi nous organisons cette manifestation d'information.

PPD : L’Etat met-il en place certains dispositifs d’incitation ? 

P. Berche : Oui,  plusieurs. Tout d’abord, le CESP, « Contrat d’Engagement de Service Public », permet aux étudiants qui le souhaitent, à partir de la deuxième année d’études, de recevoir une allocation mensuelle, pendant toute la durée de leurs études, cumulable avec une bourse de 2ème cycle et avec la paie d’interne lors du 3ème cycle. En contrepartie, les étudiants s’engagent à s’installer pendant une période égale à la durée de leur financement, dans une zone de désertification proposée par le Ministère de la Santé. Les étudiants restent assez réticents envers le CESP qu’ils considèrent  comme une entrave à leur liberté d'installation.  Une autre incitation est l’encouragement et l’aide à la création de cabinets de groupes par les mairies ou les collectivités locales.

Il faut comprendre qu’à la fin de longues et difficiles études qui nécessitent de nombreux sacrifices personnels, beaucoup d’étudiants puissent être attirés par les régions du Sud de la France, qui présentent une très forte densité de médecins, au détriment de certaines régions de l’Est, du Centre ou du Nord. Ces différences de répartition des médecins sur le territoire national sont très anormales. En effet, il faut garder à l'esprit que les frais d'inscription en faculté de médecine sont très faibles en France pour des études pourtant très coûteuses pour la collectivité. Dans beaucoup de pays occidentaux, ces frais se montent à plusieurs milliers d'euros par an. En d'autres termes, les études de médecine sont financées dans notre pays par les contribuables. Il est donc très injuste que ces derniers n’aient pas tous le droit à un même accès aux soins. Certains pays, comme le Canada, exige de leurs étudiants qu'ils travaillent, en fin d'études, pendant un temps limité en zone prioritaire. Si les mesures incitatives n'arrivent pas à endiguer les disparités territoriales, il faut craindre que des mesures coercitives ne soient appliquées, notamment un numerus clausus régional limitant la liberté d'installation dans les régions de haute densité médicale.

     Nous incitons donc vivement les étudiants, quelle que soit la spécialité qu'il espère obtenir, à participer à cette après-midi de discussion, afin d’en savoir plus sur l’exercice de la médecine en milieu rural. Pour les étudiants en médecine, cela sera peut-être l’occasion de remettre en cause certains préjugés, de poser des questions, et, pourquoi pas, de repenser la possibilité d’exercer un jour en milieu rural ! La carrière de médecin est suffisamment longue pour expérimenter de nouveaux horizons…

 

     Pour en savoir plus sur le forum du 10 mai, cliquez sur le lien suivant

 

     Nous remercions les étudiants interrogés pour leurs témoignages ainsi que Monsieur Berche, qui a pris le temps de nous recevoir.

 

                                                        Alizée Delpierre

 

 

 

[1]  Les prénoms des enquêtés, étudiants en médecine à Paris Descartes, ont été modifiés par volonté d’anonymat de certains d’entre eux.

[2]  Examen National Classant, anciennement appelé Concours de l’Internat, préparé par les étudiants en 6ème année de médecine. Selon leur classement à l’examen, les étudiants choisissent une spécialité et une ville de formation.