Bienvenue sur le site de l'université Paris Descartes

L’art de rire de Yue MINJUN

La Fondation Cartier propose actuellement la première rétrospective de l’artiste chinois contemporain Yue MINJUN, une exposition exceptionnelle, riche d’une quarantaine de toiles, mais également de nombreux dessins, croquis et photos, glanés à travers le monde. C’est avec l’aimable collaboration de Mme Grazia Quaroni, commissaire de l’exposition, que les Petits Papiers de Descartes ont tenté de mettre en lumière son œuvre et la part d’ombre de ce fou rire artistique. 

Yue Minjun

Du réalisme socialiste au réalisme cynique …

L’art contemporain chinois est imprégné de l’Histoire de son pays et est directement lié aux mutations socio-politiques que la Chine traverse depuis plusieurs décennies, il ne peut se comprendre qu’au regard de celles-ci. Pendant sa longue période de pouvoir (1949-1976), Mao Zedong imposa un art de propagande au service du parti communiste chinois, le réalisme socialisme. Art officiel, obligatoire et voué au culte du Parti, privant ainsi les artistes de toute forme de liberté d’expression personnelle. La fin de la suprématie maoïste ouvrira la Chine à l’Occident et à son art, c’est alors que des mouvements d’avant-garde apparaissent dans un esprit révolutionnaire. Période faste d’émulation artistique qui sera interrompue en 1989 par les évènements de Tian’Anmen.

Un sentiment de profond désespoir s’empare alors d’une population chinoise qui voit ses rêves de démocratie s’évanouir. Une désillusion et un désarroi dont se nourrit, encore aujourd’hui, le réalisme cynique, courant artistique dont Yue Minjun est considéré comme l’une des figures majeures. « Il a été défini comme chef de file de ce mouvement, même si ce n’est pas une étiquette à laquelle il tient particulièrement. Effectivement, il pense avoir développé un style propre, il ne se considère pas appartenir à l’une de ces catégories. Son travail est une véritable réflexion, une élaboration de toute l’imagerie qui l’a entourée » nous explique Grazia Quaroni.

Et derrière ce rire ?

C’est dans la province chinoise du Hei Long Jiang que Yue Minjun voit le jour en 1962, passionné de peinture, il suit une formation artistique à l’école normale de la province du Hebei.

Au début des années 90, il rejoint une communauté d’artistes près de Pékin qui lui offre la possibilité de développer son style, un motif : le rire. Mais, ce rire figé est un masque, il laisse entrevoir un abîme, une souffrance. Répété à l’infini, il exprime cette impuissance face à une société dans laquelle il semble bien difficile de se constituer en sujet à part entière. Mais en dénonçant cette forme d’aliénation, Yue Minjun ne s’aliène-t-il pas lui-même au travers de ce motif qu’il ne cesse de reproduire ? Un style imprégné du Pop Art des années 50, du Sots Art ou encore du Kitsh, art du grotesque et de la maladresse mais qui se veut avant tout contestataire.

Yue Minjun s’en défend, mais cette histoire douloureuse traverse son œuvre et ses choix artistiques ne peuvent dissimuler un certain engagement. « Ses référence ne s’arrêtent pas au pop, elles sont davantage liées à la peinture d’histoire française, ou au surréalisme magrittien. Le travail de cet artiste ne peut se réduire à une démarche contestataire, il a ses opinions, certes, mais il ne souhaite pas faire de son art une activité de propagande, c’est un vrai peintre. L’iconographie de ses peintures soulève davantage la question d’image en tant que telle et non pas la question de la signification inhérentes aux images de propagande. »  nous précise Grazia Quaroni.

Des couleurs criardes, un graphisme grossier tout en puissance, que l’artiste qualifie lui-même de vulgaire. Et au-delà de cette vulgarité délibérée et assumée, ce rire en devient presque agaçant, il déconcerte, dérange, ébranle nos certitudes, interroge sur cette société, cette condition humaine … Dans un pays qui fait taire les artistes engagés publiquement, Yue Minjun a fait de ce rire une arme, une arme de survie à l’absurde.

Sa participation remarquée à la 48ème Biennale de Venise en 1999 lui vaudra une reconnaissance de la scène artistique contemporaine et un succès populaire planétaire comme le souligne Grazia Quaroni. A l’image d’une Chine en plein essor, le marché de l’art contemporain chinois s’ouvre et paraît trouver une place sur la scène internationale. L’engouement démesuré de l’Occident pour ces artistes, objet de nombreuses controverses, s’efface peu à peu à la faveur d’une réflexion plus profonde sur ces productions artistiques.

Effet de mode ou non, les sourires de Yue Minjun ne peuvent laisser indifférent et semblent s’inspirer librement d’une pensée nietzschéenne «L’homme souffre si profondément qu’il a dû inventer le rire ».

Bon voyage !

 

Yue Minjun - The Execution

The Execution, 1995, huile sur toile, collection privée

©Yue Minjun

 

  Natasha Vassilieff

Yue Minjun - l’ombre d’un fou rire

Jusqu’au 17 Mars 2013 à la Fondation Cartier pour l’art contemporain

261, boulevard Raspail 75014 Paris.

www.fondation.cartier.com

 

La rédaction remercie chaleureusement Mme Grazia Quaroni pour ses réponses enrichissantes.