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Parlez nous d’Amour ...

 « - Quelle est votre définition de l'amour ?
 - L'amour…C'est comme la brume du matin au réveil avant que le soleil ne se lève, ça tient un instant et puis ça s'évapore.
 - Vraiment ?
 - Absolument.
 - Ça s'évapore ?
 - Rapidement. L'amour est une brume qui disparaît à la première lueur de réalité. »

Cet échange télévisuel conviendrait parfaitement pour illustrer l’œuvre de Charles Bukowski, poète des limbes, regardant au loin sous ses airs de philosophe déchu, d’Apollon meurtri. L’amour n’est pas le thème essentiel de l’œuvre du poète, c’est l’œuvre elle-même, rythmée par les évènements sentimentaux de son existence, des métaphores de nombreux fléaux, et de nombreuses infortunes. Charles Bukowski est un poète, certes. Mais il est avant tout une statue antique oubliée dans les décombres d’une époque révolue, attendant en vain un archéologue digne de ce nom pour le sortir de sa misérable condition. Un enfant abimé fruit d’un père autoritaire, frustré de son échec social, et d’une mère effacée. Lorsque nous plongeons dans son autobiographie, plus précisément dans son œuvre Souvenirs de pas grand-chose, pour les plus téméraires, le congrès des Dieux de l’Olympe semble l’avoir élaboré, façonné de toute pièce, tant le coté cliché du personnage peut nous sembler irréel. Une déchéance prolongée qui nous remémore Verlaine, une débâcle d’amour inachevés prenant du sens lors d’ivresses éternelles, mais surtout une vie de marginal en disette permanente, errant dans les bordels, et s’enivrant de littérature après s’être épuisé d’une chute de rein.

Car pesanteur et légèreté riment avec ruine de l’âme

Le roman L’Insoutenable légèreté de l’être, témoigne de l’empreinte de Bukowski sur Milan Kundera. L’œuvre, tant l’homme (les deux étant liées et synonymes), est marquée par le conflit intérieur suivant : la coexistence de deux états ; celui de la pesanteur, et de la légèreté. Tout homme, dans sa vie, agit en fonction d’une dynamique propre. Il peut choisir de vivre sans les poids propres à sa condition d’homme : il décide donc de ne pas s’exalter de sentiments déséquilibrants, risqués. Il vit dans une plénitude qui ne donne pas de place aux significations. A l’inverse, il peut choisir de faire de ses caractères humains le leitmotiv et la condition sine qua non de son existence. Il développe une fascination pour les réactions propres à son être, et décide de s’étourdir de chacune d’elles, surtout si elles tendent à devenir suprêmes, intenses, et mortelles (rébellion la plus ultime de notre espèce).  La détresse de l’auteur est certainement le produit de cette impossible dualité qui ne peut changer un homme qu’en dément. Attiré par les légèretés primaires à travers une sexualité libre, scandaleuse, et n’ayant que pour seul foyer du papier et un verre remplis de promesses d’oublis, il ne peut néanmoins se défaire de sa malédiction lié au sentiment amoureux, ou se déchire pesanteur, et insoutenable légèreté.

Nous ne pouvons être étonnés en ressentant le parfum putride de l’abime propre à la littérature russe,  à Camus, Céline, ces hommes qui par la révolte, ont répondu à l’absurdité de la condition humaine. Si Bukowski vous parait misogyne, injurieux et tapageur, ne croyez pas qu’il s’agisse d’un sentiment émanant de votre personne. Tout comme Céline, le poète, volontairement, veut nous aliéner en nous perdant dans le conflit de la plupart des lecteurs : immense écrivain / vilain libidineux chassé du royaume de Dieu, qui, par le choc de son atterrissage sur terre, doit s’enivrer pour oublier sa disgrâce.

Sacha Wallet

Informations :

Conseil de lecture : poème « Il y a un rossignol », portant sur la complexité à laisser échapper ses sentiments.

L’interview « Love », par Bukowski, est disponible sur Youtube.